Julie Machin

BELGRADE M’APPARTIENT : La Capitale serbe vue par BOOGIE

par Julie Machin

Printemps 2009, j'ai eu un entretien avec le photographe Boogie pour un magazine avec lequel je bossais en Suisse. La rubrique c'était 'un regard, une ville', timing parfait pour présenter l'artiste et son dernier bouquin sur Belgrade 'Belgrade Belongs to Me'. Malheureusement, l'article n'est jamais paru mais je vous passe le pourquoi du comment et les détails de l'embrouille avec la boss du mag, qui se sont terminés par mon dégageage illico-presto de cette mini-rédaction. Le voici donc, l'interview, un choix de bons spots à Belgrade et sa sélection photo expliquée... ça aurait été con de le laisser mourir dans un fond de disque dur.

BELGRADE M’APPARTIENT : La Capitale serbe vue par BOOGIE

Belgrade a souffert. Souffert pendant des années, des centaines d’années. Tombant et se relevant. Prenant en puissance, puis sombrant dans les affrontements. Le passé est chargé, l’histoire est lourde, mais tous les événements de la ville lui consacrent une richesse et une atmosphère toute particulière. Aujourd’hui, on l’appelle la Barcelone des Balkans. La ville est riche, riche de culture, de vie, de simplicité.
A l’occasion de la sortie de son cinquième livre Belgrade Belongs to Me, Boogie, photographe serbe basé à Brooklyn depuis 10 ans, nous la raconte.

Du noir et du blanc, mais surtout du noir. Un grain profond et rocailleux, l’image comme la scène. Les images de Boogie transpirent la simplicité, un état brut et en même temps, témoignent de la marginalité de communautés qui font parti du côté obscur des villes. NYC, Caracas, Cuba, Mexico, Istanbul, Sao… des drughouses aux quartiers de prostitutions, des jeunesses néonazies de l’Est aux gangs blacks de Brooklyn. La misère parasitaire d’un certain point de vue, mais qu’il a infiltré avec le plus grand des respects, doucement, pas à pas, sans ne jamais juger, humblement, pour témoigner de la face cachée que l’on refuse de dévoiler.
Une infiltration tout en finesse dans l’intimité de la déviance humaine, dans l’intimité du combat journalier de banlieues sordides, avec une neutralité inébranlable. Cette force lui a permis de côtoyer le pire, et son égard pour ces personnes il la transmet dans l’esthétisme de ses clichés, lui permettant, à son tour, d’être respecté et de se fondre dans ce paysage noir.

Boogie vient de retourner pour quelques jours à Belgrade, d’où il répond à une interview et nous offre sa vision de sa ville natale.

Bonjour Boogie, je te laisse le soin de te présenter…
Salut! Je m’appelle Boogie. Je suis née en Serbie, et je suis photographe basé à Brooklyn. J’ai bougé à NYC en 1998 après avoir gagné une carte verte à la loterie ! Ces dernières années, je me suis concentrée sur ma famille et la photo, quasi 0 distraction. Je shoot tous les jours, ça fait juste parti de moi. La vie est une inspiration quotidienne et ça a été incroyable jusqu’ici.

Qu’est-ce qui t’as amené à la photo? J’ai entendu dire qu’à la base t’étais passionné par les vieux appareils photos que tu achetais sur les brocantes, et d’ailleurs, qui ne marchaient jamais !
Mon père et mon grand-père étaient dans la photo, des appareils trainaient toujours partout pendant mon enfance. Mais j’ai commencé à réellement shooter en 1993, pendant la folie noire qui a frappée mon pays. Mais ouais effectivement, j’ai commencé par collectionner les vieux appareils, les gens en vendaient dans tous les vide-greniers pour survivre. Puis mon père m’a offert mon premier véritable appareil photo, et je suis devenu accro.

Pourquoi avoir réellement commencé la photo pendant ces années de plombs?
Je pense que je voulais préserver ma santé mentale, en me cachant derrière un objectif. Ça m’a permis de ne plus me sentir participer à ça et de m’en détacher.

Et dans quel état était Belgrade quand t’es parti en 1998 ?
C’était totalement dépressif. Mais quitter mon pays pour un endroit inconnu a sûrement était la chose la plus difficile que j’ai faite.

Tu as quand même attendu 10 ans avant de montrer ton travail sur Belgrade, pourquoi si longtemps ? J’imagine que ça n’a pas dû être simple de revenir sur ces clichés…
Je ne pensais pas que quelqu’un pouvait vraiment être intéressé à regarder un livre sur Belgrade. La plupart des américains ne savent sûrement même pas où c’est. Mais quand j’ai émis l’idée à mon éditeur, ils ont été super intéressés, et moi, agréablement surpris. Mais effectivement, revenir sur mes photos a été assez dur. Ça m’a fait ressortir énormément de souvenirs, des choses que dans un sens j’ai réprimées. Et écrire les textes du livre a été encore plus difficile, mais je suis vraiment content du résultat, donc ce n’est pas un problème.

Aujourd’hui, après ces 10 années, qu’est devenu Belgrade ?
C’est forcément une meilleure ville qu’au moment où je l’ai quitté. Il y a tellement de choses que j’aime ici. La nourriture est incroyable, les gens sont tranquilles, et à chaque fois que je vais là bas, je passe vraiment un bon moment. En fait, là, je suis en train de répondre à l’interview depuis mon ancienne chambre de Belgrade.
Puis, l’autre chose carrément agréable, c’est qu’en 45mn de voiture, dans n’importe quelle direction, on se retrouve entouré de paysages surprenants. Si on peut garder l’équilibre entre la vie urbaine et profiter de la nature, alors on peut avoir une vie parfaite ici.

Et est-ce qu’il y a la place aujourd’hui pour une scène jeune créative, autour de la street culture ? Quelque chose de similaire à ce qu’on vit dans les autres villes européennes ?
Je pense que c’est en train de prendre. On a eu une longue période d’isolation, mais les kids des nouvelles générations font des choses intéressantes. Car peut importe ce par quoi nous sommes passés, nous pouvons le prendre à notre avantage. Internet connecte les gens comme jamais, et la distance n’a plus d’importance. Je pense la clé c’est de rester vrai et proche de ses racines, et ne pas être trop influencé par ce qu’il se passe ailleurs. A mon avis, la globalisation peut être un ennemi de la créativité.

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BOOGIES’ CHOICE

STARA HERCEGOVINA Carigradska 36
"C’est un vieux restaurant avec un jardin, où on va souvent boire des bières. On dirait que ça n’a pas change depuis des centaines d’années."

ZAPLET, Kajmakcalanska 2
"Le proprio est fou! Il voyage partout dans le monde pour trouver de la bonne bouffe, et il connait vraiment son métier. A côté du resto Zaplet, il a son laboratoire culinaire où il teste des nouvelles recettes. Vraiment recommandé !"

KAFANICA, Kneza Višeslava 66a, Košutnjak
"Vieux restaurant serbe complètement typique et très cool"

BISTRO PASTIS, Strahinjića Bana 52b
"Mon spot préféré pour un café le dimanche matin."

BRODIC, Sajamski kej bb, Sajam (derrière le hall des expos de Belgrade)
"Brodic veut dire petit bateau. Ils servent des pizzas excellentes et de la bière, mais l’endroit est vraiment dur à trouver. Au début, c’était un spot illégal, un paquet de potes se retrouvaient là. Puis ça a grandit et finalement, ça c’est légalement ouvert au public."

"J’aime beaucoup aussi aller faire le marché. Ici tous les légumes sont bio, et le goût est incroyable."

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MORCEAUX CHOISIS

"Dès que je suis à Belgrade, je vais me recueillir sur les tombes de mon père et mon oncle. Et à chaque fois, des milliers de corbeaux se pointent dans l’après-midi et se mettent à croasser. Complètement effrayant."

"Je me rappelle quand le quartier de Banjica a été construit dans les années 70, seulement les personnes aisées pouvaient s’y payer un appartement. Il s’est avéré qu’un paquet d’argent qui devait être investit pour les constructions a atterri dans les poches de privés. Banjica est maintenant en train de s’effondrer."

"Des gamins en train de jouer au football dans une cours d’école. Après que j’ai eu pris cette photo, un flic s’est approché de moi pour me demander pourquoi je prenais des photos. Il y a eu beaucoup de cas de pédophilie ces derniers temps, donc maintenant les écoles sont sous haute surveillance."

"Promenade dans le parc."

"Emeute de la police sous Milosevic. Quand ces gars commencent à courir vars toi, t’as l’impression d’être coursé par une cavalerie. Tu dois tout faire pour te sortir de là absolument – pousser les gens, leur passer dessus… et si tu tombes, tu te relèves plus vite que jamais tu ne l’aurais imaginé. Crois-moi !"

"La fenêtre d’un boucher dans mon quartier."



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