Rayon frais

Musique

par @FrancoisChe

Vingt ans après, le “Blue Album” de Weezer n'a pas pris une ride

Vingt ans après, le “Blue Album” de Weezer n'a pas pris une ride

Le nouvel album de la bande à Rivers Cuomo est dans les bacs depuis le 6 octobre. Everything Will Be Alright in the End est le neuvième Long Play enregistré en studio par le groupe de rock basé à Los Angeles. Le meilleur depuis des lustres paraît-il. Mais on s'en fiche comme de l'an quarante. Pour les inconditionnels de Weezer, 2014 évoque surtout les vingt ans d'un disque de power pop monumental : le Blue Album.
Comment un album d'indie rock a-t-il pu à ce point scanner une époque et influencer autant de groupes ? Plusieurs pistes pour tenter de comprendre.

La réussite de ce disque tient pour l'essentiel à la personnalité complexe et à la volonté d'un seul homme : Rivers Cuomo, le cerveau de Weezer. Le Californien d'adoption n'est pas seulement un petit génie du songwriting rock et un grand guitariste, adepte de la concision, de l'épure. A l'instar d'un Frank Black, le leader de Weezer a élevé au rang d'oeuvre d'art art la trilogie couplet/refrain/solo de guitare. La structure d'un tube n'a aucun secret pour lui. De l'inaugural My Name is Jonas au bouquet final Only in Dreams, le tracklisting est une succession de hits intemporels. Les textes de ce binoclard timide au physique anodin transpirent l'Amérique du début des années 1990. Celle du passage de témoin entre le heavy metal de Guns N' Roses et le grunge de Nirvana. Le Blue Album sortira le 10 mai 1994, soit trente-cinq jours après le décès de Kurt Cobain.
Un contexte favorable à Cuomo, qui aspire a plus de coolitude et on comprend mieux pourquoi il avait envisagé une pochette en hommage aux Beach Boys (voir plus bas). Dans ses textes, il évoque la fille de ses rêves (No One Else), la ride (Surf Wax America) et cite Kerouac (Holiday). Sur In The Garage, le futur diplomé d'Harvard (promo 2006) parle des posters de Kiss qui trônent dans salle de répétition (le même garage qui servira de décor au clip de Say it Ain't So). Et puisqu'il faut un hymne, Undone The Sweater Song fera l'affaire avec son refrain imparable : « If you want to destroy my sweater - Hold this thread as I walk away ».
Weezer devient la bande son d'une génération qui se retrouve dans les paroles d'un jeune homme de vingt-trois piges. A partir de là, le natif de New-York (13 juin 1970) va consacrer sa vie à tenter de reproduire un tel chef d'oeuvre. En vain.

Le “Blue Album” en version full

Dans un vieux numéro de Rock & Folk datant de mai 2002, on apprend que le New-yorkais est capable de s'imposer une discipline de fer. Pour l'écriture du Green Album paru en 2001, Cuomo, soucieux de retrouver son niveau d'écriture de 1994, se lève chaque jour à six heures du mat' pour composer. Le régime ? Pas une goute d'alcool et une alimentation équilibrée pendant un an. Au final, le songwriter aurait empilé quelques huit cent morceaux en carrière. Un grand malade. Revers de la médaille, il veut tout maitriser. Peu disert avec les journalistes, Cuomo le pugnace se dévoile dans l'intimité du groupe, dans un registre plus tyrannique. Et sa méthode ne plait pas à tout le monde.

Pour preuve, le bassiste Matt Sharp quittera le groupe pour cause d'incompatibilité d'humeur (et de bataille d'égos). L'influence créative de Sharp ainsi que sa capacité à contester le leadership de Cuomo tranchent avec le reste de la bande. Patrick Wilson (batterie) et Brian Bell (guitare) se rangent systématiquement derrière les avis de leur « boss » qui n'aime pas partager le pouvoir. Les mauvaises langues expliquent que son départ en 1998, coïncide avec la baisse de régime du groupe. Difficile de donner tort aux détracteurs puisque les deux premiers albums (Pinkerton est sorti en 1996) de Weezer sont clairement les meilleurs sur le plan artistique. De son côté, Sharp ira faire le bonheur de The Rentals, une très honnête formation new wave, à qui l'ont doit l'excellent Friends of P.

Le “Blue Album” en quelques chiffres et anecdotes

Au final, le label Geffen Records a écoulé trois millions de copies dans le monde. Pour situer la performance, c'est autant que le premier album de Daft Punk. La production est l'oeuvre de Ric Ocasek, l'ex-chanteur de The Cars qui a également enregistré Suicide, The Killers, Nada Surf...

Comme tous les grands disques, le Blue Album a eu droit a son édition Deluxe en 2004. En plus d'une version remasterisée, le pack contient un second disque intitulé Dusty Gems and Raw Nuggets incluant faces B et raretés.

En réalisant les clips de Buddy Holly (dans un remake d'une scène de la série Happy Days) et Undone The Sweater Song, soit deux des trois singles extraits du LP, Spike Jonze a largement contribué à la notoriété du Blue Album. Et comme tout ce que touche l'Américain à cette époque se transforme en or...

Le Blue album est le disque de chevet avoué d'un nombre incalculable de formations rock plus ou moins recommandables, de Deftones à Wheatus, en passant par Jimmy Eat World.

Le nouvel album de U2 livré gratos dans l'Itunes de 500 000 millions d'utilisateurs ? On a mieux en stock : le clip de Buddy Holly était inclus dans un bonus du CD d'installation de Windows 95. Le marketing a son meilleur.

Impossible de parler du premier album de Weezer sans évoquer son artwork. La direction artistique avait été confiée a Michael Golob. Ce dernier a récemment posté sur son profil Facebook des travaux préparatoires de la pochette. La photo quand à elle, est l'oeuvre de Peter Gowland, qui a signé bon nombre de couvertures de magazines, pour Playboy et Rolling Stone. Initialement, Rivers Cuomo souhaitait que les membres du groupe portent la même chemise, dans l'esprit Beach Boys. Au final, on est plus proche de la pochette du Crazy Rhythms de The Feelies, en version normcore.


Rivers Cuomo voulait les Beach Boys, il a eu The Feelies.

Les trois clips extraits du “Blue Album”

Texte par François Chevalier