Rayon frais

Cinéma

par @FrancoisChe

On a rencontré le plus grand fan de Jean-Marie Poiré au monde

On a rencontré le plus grand fan de Jean-Marie Poiré au monde

Il se moque éperdument du torrent de boue critique qui s'abat actuellement sur le dernier volet des Visiteurs. Jérémie continuera d'organiser avec ses potes des soirées à la gloire de Jean-Marie Poiré et à regarder l'Opération Corned Beef en boucle. Entretien avec un jeune trentenaire qui voue un culte immodéré au « dernier réalisateur français à défendre la comédie franchouillarde ».

Comment as-tu contracté le virus Jean-Marie Poiré ?

Mes parents ont toujours regardé beaucoup de films, de tous les genres, et le salon débordait de VHS. Très tôt, ils ont voulu nous créer une culture ciné, à ma frangine et à moi. Donc, entre Coup de torchon (naissance de mon amour pour Tavernier), La Traversée de Paris et Dark Crystal, ils mettaient à disposition les cassettes du Père Noël est une ordure (1979) et de L'opération Corned Beef (1991), que j'ai maté en boucle. Puis est arrivé Les Visiteurs (1993). Poiré sort ensuite Les anges gardiens (1995), puis Les Visiteurs 2 (1998) et je commence à comprendre le personnage. Plus je grandissais et m'intéressais au cinoche et à son histoire, plus je me rendais compte de ce que faisait Jean-Marie Poiré, en bien ou en mal.
Poiré, pour moi, c'est le dernier cinéaste français à réaliser de la comédie franchouillarde, si populaire dans les années 1970-1980. Le dernier depuis que Claude Zidi, Patrice Leconte, Gérard Oury et d'autres ont arrêté ou sont morts. Du coup, évidemment, ça a pris un vrai coup de vieux, mais le mec n'a pas changé. Ma femme s'appelle Maurice, sorti en 2002, est complètement anachronique par exemple. La preuve, ça a été un four, à juste titre car le film est horrible. Mais si Les Visiteurs a aussi bien marché, c'est parce que c'est l'addition parfaite de tout ce qui fait la force des comédies franco-françaises. Le public et les goûts ont changé. Pas Poiré. C'est ce que j'aime bien chez lui.

“Le public et les goûts ont changé. Pas Poiré. C'est ce que j'aime bien chez lui”

Quels sont les symptômes les plus troublants de ton addiction ?

Ça m'est arrivé d'organiser des soirées dédiées à Jean-Marie Poiré avec mes copains, à mater plusieurs de ses films à la suite. On s'envoie des messages codés, on se partage la moindre info ou photo du type. J'ai acheté une sorte d'intégrale DVD dans un magasin d'occase. Quand L'opération Corned Beef — mon préféré bien que méconnu, un brouillon du trio Reno-Clavier-Lemercier, tous les trois en roue libre — passe à la télé, je le mate. J'ai une propension à citer les répliques des films, à militer pour une réhabilitation des Anges gardiens, sorte d'hommage de Poiré au cinéma hongkongais et à John Woo. Et aussi à suranalyser son œuvre pour la rendre intelligente et sensée, comme je le fais là.

Je suppose que tu vas forcément allez voir Les Visiteurs 3 et ne pas écouter les mauvaises critiques. En attends-tu vraiment quelque chose ?

Absolument pas, je vais même trouver ça nul, j'en suis sûr. Mais je suis super excité. Surtout de le voir avec mes deux autres potes fans de Poiré comme moi. Et de voir quelles énormités Clavier a écrit. Mais ce qui m'excite le plus, c'est de voir comment Poiré s'est débrouillé avec la réalisation et surtout le montage. Ce type est fou et ses films, surtout à partir des Visiteurs, devraient être étudiés dans les écoles de cinéma comme des exemples, parfois, à ne pas suivre. Je suis fasciné par la séquence à travers les yeux du lapin dans Le Père Noël est une ordure. Trente quatre ans après sa sortie, je ne pige toujours pas cette scène. C'est le pire monteur de l'histoire.
Les anges gardiens est une catastrophe, c'est coupé à la hache et monté à la truelle, rempli de faux raccords, de plans larges enchaînés avec des plans serrés, de plot holes, de changement de focales, c'est super cut, avec pas un plan de plus de deux secondes, c'est hallucinant. Mais c'est tellement sincère, foutraque que ça en devient vraiment sympathique. Il s'est calmé dans Les Visiteurs 2 qui est quand même pas mal énervé. J'ai lu que pour le 3, il a bossé avec un monteur mais a aussi travaillé de chez lui, sur son ordi. Le Monde parle de « gros plans déformants », j'ai vraiment hâte de voir ça. C'est la vraie touche Poiré.

“Jean-Marie Poiré est le pire monteur de l'histoire”

Selon toi, quel est le meilleur volet des Visiteurs ?

C'est évidemment le premier, un chef-d'œuvre de la comédie française, vraiment : la synthèse de ce que la comédie française pouvait fournir jusqu'à là. Y a tout : une idée drôle, des dialogues super ciselés et remplis de trouvailles (si les gens les récitent encore, c'est qu'il y a une raison). Les numéros d'acteurs sont incroyables : Clavier est habité, Reno surjoue tellement que ça en est génial et Lemercier est formidable. J'aurais du mal à trouver une scène préférée tellement chaque moment me fait jubiler à chaque fois que je le revois. J'aime vraiment tout le début, quand ça se passe au Moyen-Âge. L'utilisation du vieux français est uniquement là pour raconter des grosses conneries, un prétexte. C'est drôle, simplement drôle. Et puis, quand ils arrivent en 1993, le film se retourne : c'est Valérie Lemercier, Isabelle Nanty ou Christian Bujeau qui volent la vedette. Nanty et Lemercier sont toutes les deux parfaites. Je pourrais citer un million de répliques connues comme plus confidentielles. Les moments de quiproquo sont peut-être les plus drôles. Si je me mets à détailler, on est encore là demain.


Jean-Marie Poiré collectionne les casquettes de sports US

Que penses-tu de l'adaptation américaine des Visiteurs qui a visiblement été un bide gigantesque ?

Le film est évidemment une catastrophe. C'est édulcoré, les situations sont bêtes, rien ne fonctionne. C'est normal. Mais il y a une anecdote que j'aime beaucoup : pour son passage aux Etats-Unis, Jean-Marie Poiré s'est embrouillé avec le studio de production. Il a donc changé son nom pour Jean-Marie Gaubert. C'est du génie. Le mec fait son premier film aux USA, il est une star en France, il change son nom déjà bien franchouillard pour un patronyme encore plus français et il tourne une histoire avec un personnage qui s'appelle André le Pâté. C'est fou. Il a d'ailleurs renié ce film. C'est le lot de tous les grands cinéastes ! Ce type est un punk. Dans les années 1970, il a d'ailleurs joué dans les Frenchies, un groupe de glam qui était pote avec les Pretenders.

Comment parvient-on à convaincre ses potes que Jean-Marie Poiré est un « génie incompris » ?

On ne les convainc pas, c'est une intuition innée. Non, sans rire, j'ai arrêté d'essayer de convaincre. Je suis entièrement conscient qu'il a une tendance à foirer ce qu'il fait : Les anges gardiens est super dur à regarder et à comprendre, Ma femme s'appelle Maurice est une cata. Mais il se dégage quelque chose de sympa de ce type et de ses films. C'est un artisan : il trouve les idées, coécrit, monte, joue des petits rôles... Je ne suis pas du tout dans le trip « c'était mieux avant », mais mater un Poiré, finalement, c'est comme prendre une machine à voyager dans le temps et se rappeler comment on faisait de bonnes comédies en France avant.


Propos recueillis par François Chevalier