Rayon frais

Kicks

par @FrancoisChe

Thibaut de Longeville : “Tinker Hatfield est le plus grand designer de sneakers de l'Histoire”

Thibaut de Longeville : “Tinker Hatfield est le plus grand designer de sneakers de l'Histoire”

Le 26 avril dernier, Nike célébrait les 30 ans de la mythique Air Max 1 en projetant un film sur la façade du Centre Pompidou. Cette paire de sneakers est le point de départ d'une success story hors norme pour Tinker Hatfield. On lui doit tellement de modèles iconiques : Air Jordan IV, Air Mag, Air Trainer, Mowabb, Air Tech Challenge…
Comment ce Californien, architecte de formation, recruté par l'équipementier à la virgule au début des années 1980 pour dessiner des bureaux est-il devenu une légende de la culture sneakers ? Alors qu'un épisode de la série Netflix Abstract : The Art of Design lui est consacré, le réalisateur Thibaut de Longeville, spécialiste de la street culture, revient sur l'empreinte indélébile du génie Hatfield.
.

S'inspirer d'un lieu comme le Centre Pompidou pour designer une paire de baskets apparait encore aujourd'hui comme un choix extrêmement audacieux. Tinker Hatfield était-il en avance sur son temps ?

Tinker Hatfield est un designer visionnaire, qui a clairement été et reste aujourd’hui en avance sur son temps. Au-delà des deux films que j’ai réalisé dans lequel il tient une place de choix (Respect The Architects et Sneakers, le Culte des Baskets), l’épisode qui lui est consacré dans la série Abstract : The Art of Design, qui vient de paraître sur Netflix, en est une preuve éloquente. Qui dans ce domaine pourrait prétendre être plus en avance sur son temps que le cerveau qui a imaginé creuser un trou dans la semelle d’une chaussure de course pour rendre son système d’amorti apparent et, pratiquement la même année, une paire de chaussures auto-laçantes pour monter un skateboard volant ? Qui, 30 ans plus tard, a fini par concrétiser ce rêve de science-fiction imaginé pour le film Retour Vers le Futur en créant le système de laçage automatique « E.A.R.L. ? »

A lire aussi : Tu sais que tu es un vrai sneakerhead quand…

La Air Max 1 est le point de départ d'une longue série de modèles iconiques…

Pour ne parler que de la Air Max 1, ce qui est remarquable à mon sens au sujet de son design, c’est la multiplicité d’innovations qu’elle présente en même temps : innovation technique avec la plus grande capsule d’air jamais insérée dans une semelle jusqu’alors, innovation marketing avec l’idée de rendre cette bulle d’air apparente, innovation visuelle avec l’utilisation de couleurs vives sur des chaussures de running qui jusqu’alors étaient exclusivement blanches. On peut voir aujourd’hui la Air Max 1 comme un design simple et classique, mais c’est un projet extrêmement radical pour l’époque, qui selon l’avis des personnes les plus importantes chez Nike en ce temps-là, avait toutes les chances d’échouer. Autant de parallèles que l’on peut établir avec le Centre Pompidou : l’idée de rendre visible et ostentatoire ce qui est censé être caché (les entrailles d’un bâtiment pour l’un, le système d’amortissement d’une chaussure de sport pour l’autre), celle de surligner un design avec des couleurs criardes visibles à distance (les couleurs primaires pour Beaubourg, les robes rouges et bleues pour la Air Max 1), la volonté manifeste de choquer l’establishment (l’univers des musées publics et de l’architecture pour l’un, l’univers de la course à pied pour l’autre)… Les deux projets ont d’ailleurs été accueillis avec la même résistance à l’intérieur des entités qui les ont portés : les directeurs de la catégorie running chez Nike ont détesté et combattu la Air Max 1 autant que certains haut dignitaires de la Ville de Paris et du Ministère de la Culture ont détesté le Centre Pompidou. Je trouvais intéressant de mettre en lumière les nombreux parallèles existant entre ces deux designs, c’est ce ce qui m’a donné envie de faire un film.


© Nike.com

Est-ce une habitude pour lui de puiser son inspiration au-delà du sport ? 

Oui. Lorsque j’ai eu l’opportunité d’interviewer Tinker Hatfield au sujet de son process et de ses sources d’inspiration, il a dit quelque chose qui a depuis souvent été repris : « Lorsqu’on s’assied pour créer un design, qu’il s’agisse d’une voiture, d’un grille-pain, d’un bâtiment ou d’une chaussure de sport, ce que l’on crée est en fait la synthèse de tout ce que l’on a pu voir et faire dans sa vie jusqu’à ce stade ». Derrière pratiquement chacun des modèles iconiques qu’il a conçu, il y a une histoire d’inspiration hors du commun : les avions de chasse pour les Jordan V, les chaussures à guêtres des gangsters de films hollywoodiens pour les Jordan XI, les pattes de panthère pour les Jordan XIII, et bien d’autres.

A lire aussi : Les 10 paires de baskets indispensables de la culture sneakers en France

A-t-on d'autres exemples de designers de sneakers qui se sont inspirés d'un monument, d'un site culturel ou d'une oeuvre d'art et qui ont eu un succès comparable à la Air Max 1 ?

Je ne connais aucun exemple dans ce registre qui ait eu un succès comparable à celui de la Air Max 1. Néanmoins, depuis l’arrivée de Tinker et le succès phénoménal rencontré par ses créations, son process d’inspiration a été érigé en exemple chez Nike et chez d’autres marques. Désormais, tous les designers de Nike sont invités à voyager régulièrement en dehors des Etats-Unis, et chercher au-delà des univers sportifs pour trouver leurs inspirations dans des domaines comme l’architecture, le design automobile, la peinture, la mode et la culture. Cela peut sembler totalement normal aujourd’hui mais à ma connaissance personne ne travaillait de cette manière dans ce métier avant lui. Maintenant, il faut faire le tri entre ce qui est du storytelling de mauvais designers qui prétendent avoir été inspirés par la tour de Pise ou la peinture de Joan Miro pour changer 3 couleurs sur un modèle dont il ne sont pas les créateurs, et les histoires authentiques, révélatrices et inspirantes comme celles de Tinker.


© Nike.com

Quelle est la place de Tinker Hatfield dans l'histoire du design de chaussures de sport ?

La première, indiscutablement. Aucun autre designer ne pourrait prétendre avoir créé autant de modèles radicalement innovants les uns après les autres, pour des athlètes aussi emblématiques, qui auraient connu autant de résonance au-delà du sport. On pourrait déjà dire de lui qu’il est le plus grand designer de l’histoire de la chaussure de sport si son travail s’était limité à la création des modèles de Air Jordan les plus iconiques de la gamme. Cela suffirait à le hisser au piédestal du genre. Mais Tinker est également le designer des modèles iconiques portés par John McEnroe, Andre Agassi, Pete Sampras, Kobe Bryant, Carmelo Anthony, et de ce que l’on pourrait considérer comme la liste d’athlètes les plus performants, les plus radicaux et les plus iconoclastes de l’histoire du sport en dehors de Muhammad Ali. Au-delà des chaussures d’athlètes de compétition, certaines de ses créations ont permis d’aborder une pratique sportive de façon radicalement différente, par exemple les Air Trainer qui ont favorisé l’émergence et la popularisation du cross-training, avec l’athlète pluridisciplinaire Bo Jackson en figure de proue.

Tinker Hatfield ne s'est pas contenté de dessiner des modèles pour le running, le basket ou le tennis. Il a également travaillé pour le cinéma…

Il est le designer des Air Max 90, des Air Safari, des Air Huarache (de running, de basket et de cross-training), des Air Raid, des Zoom Talaria, des Mowabb, et pléthore d’autres modèles extraordinairement iconiques. Tinker est le designer des chaussures de Marty Mc Fly dans Retour Vers Le Futur, et de Batman dans les deux épisodes tournés par Tim Burton. Tinker est le designer des chaussures les plus populaires dans la culture hip-hop et dans ce qu’on appelle la « sneaker culture ». Force est de constater que les modèles qu’il a conçu ont pratiquement systématiquement transgressé l’univers sportif pour toucher la street culture, le hip-hop, la mode, le cinéma et d’autres formes de création, et laisser une empreinte indélébile sur la pop culture internationale

Propos recueillis par François Chevalier