Rayon frais

Musique

par @FrancoisChe

Après Despacito, ces petites phrases que les DJs ne veulent plus entendre

Après Despacito, ces petites phrases que les DJs ne veulent plus entendre

Après l'ouragan Despacito, des DJs professionnels témoignent de l'enfer des requests de plus en plus déroutantes de la part d'apprentis spécialistes aux abords des dancefloors. Et ça n'est pas près de s'arranger…

« T'as pas un truc qui bouge ? » Voilà le genre d'âneries que l'on peut entendre aux abords des dancefloors et qui empoisonnent la vie des DJs. Comme le relate Dee Nasty dans le livre Passeurs de disques, publié en 2015. A l'heure du mp3, du streaming et de la clé USB : « tout le monde se prend pour un DJ ». C'est déjà suffisamment relou lors d'une soirée privée quand un mec ou une meuf squatte la chaîne hi-fi en pensant avoir la meilleure playlist sur terre. Mais c'est encore plus agaçant pour les gens dont le métier consiste à mixer des morceaux adaptés à l'ambiance d'un club.

En première ligne, les DJs sont la proie idéale des « requesteurs », ces gens prêts à tout pour que l'on passe leur musique, qui est évidemment géniale. L'été dernier, le phénomène a pris une ampleur délirante avec le succès de Despacito. A ce stade, certains experts des platines créent des groupes Facebook privés pour raconter leurs expériences et se « défouler ». D'autres font circuler des photos amusantes sur les réseaux sociaux avec des tarifs de requests volontairement exorbitants. Du coup, on a soumis à plusieurs DJs, exerçant à Paris, Londres et Genève, notre questionnaire spécial request. Leurs réponses vont vous surprendre.

Uncle T : « Du Michel Sardou dans un set 100% hip-hop »

Es-tu sujet aux requests pendants tes sets ?

Oui, dès que le DJ booth est accessible au public, je suis systématiquement harcelé. La palme d'or, c'était au petit club du Wanderlust. Une nana visiblement très perchée s'est posée devant le DJ booth, m'a regardé fixement pendant 5 mns, puis a arraché ma clef USB de la platine avant de s'enfuir. Du coup, plus de son… Toute la salle a hué la nana !

Peux-tu me raconter ta plus mauvaise expérience ?

Le grand classique, c'est le gars qui vient me demander un « truc qui bouge » alors que je joue une série de sons à 124 BPM. Généralement, c'est juste parce que la personne n'est pas en phase avec ce que je joue et ne sait pas comment le formuler. Et puis le fameux « t'as pas de la musique de Blanc ? », alors que je suis dans un club spécialisé dans la musique noire… Genre du Michel Sardou dans un set 100% hip-hop. Mais la véritable plaie de l'été dernier, c'était la « Despacito request » en plein set old school hip-hop ou disco funk.

Comment expliquer que des gens se permettent de commenter le travail du DJ ?

Dans beaucoup de clubs, le DJ est vu comme un employé du lieu. Il y a des personnes viennent me voir dans le DJ booth pour me demander de recharger leur téléphone, de garder leur blouson voir même de garder leur verre. Le public nous voit souvent comme un juke-box vivant uniquement bon à passer les tubes du moment. La majorité des gens ne considère pas le deejaying comme un métier a part entière. J'explique souvent au gens sans gêne qui viennent commenter mon travail qu'ils seraient sûrement outrés si je venais dans leur bureau me caler derrière eux pour observer ce qu'ils sont en train de faire sur leur ordinateur.

Le statut du DJ est-il contesté ?

Je ne pense pas mais depuis l'apparition des mp3, des logiciels comme Serato et Traktor, des contrôleurs et des platines qui lisent les clés USB, le deejaying s'est hyper démocratisé. Tout le monde se prétend DJ. C'est une chose qui n'arrivait pas a l'époque du tout vinyle, car il fallait investir énormément de temps pour améliorer sa technique et d'argent pour acheter des disques et du matériel avant d'espérer devenir un vrai DJ. 

Tex Lacroix aka Uncle T (Mixcloud) vit et travaille à Paris. Il fait notamment partie du collectif Funky French League (Soundcloud). Prochain rendez-vous le 9 mai au Wanderlust. Uncle T mixe également le second samedi de chaque mois à 22h sur Radio Meuh.

Pegasvs : « Aucun logiciel ne peut remplacer un vrai DJ »

Peux-tu me raconter ta plus mauvaise expérience ?

Un classique du genre, c'est la personne qui me demande a brancher son téléphone, ou si je n'ai pas internet pour chercher la video de la chanson qu'elle veut passer. Pas plus tard que la nuit dernière, à 4h30 du matin, je jouais de la techno à 128 BPM depuis plus de 2h et une nana m'a demandé du Britney Spears. J’ai cru qu’elle se foutait de ma gueule ! Lorsque j’ai la patience, je prends le temps d’expliquer a la personne que c’est assez égoïste de demander un track à un DJ. A-t-elle seulement demandé aux autres ce qu’ils en pensent ? J’essaie toujours d’être positif dans ce genre de situation car après tout, les gens sont là pour s’amuser.

Comment expliquer que des gens se permettent de commenter le travail du DJ ?

Aujourd’hui, « tout le monde est DJ ». Les logiciels de mix pullulent et le moindre amateur peut s’improviser DJ. Par ailleurs, avec la croissance de services tels que Spotify, il est de plus en plus facile de créer des playlists et de se passer des services du DJ. Du coup, les gens pensent que c’est facile d’être DJ, que ce n’est pas vraiment un métier… Ma chance, c'est de travailler essentiellement à Londres et que la légendaire politesse des Anglais fait que les gens me demandent si j'accepte les requests. Et je réponds souvent que « non ». Donc l’affaire est rapidement classée.

Quelles sont les pires phrases que peut entendre un DJ depuis sa « cabine » ?

« Tu peux garder mon manteau ? »
« Tu peux charger mon téléphone ? »
« On peut prendre une photo avec toi dans le booth ? »
« Est ce que je peux venir faire semblant de mixer pour que mon ami prenne une photo ? »

Le statut du DJ est-il contesté ?

Oui et non. Aujourd’hui, l’importance accordée aux DJs est devenue un peu démesurée. C’est presque plus important que la musique qu’il joue. Alors qu’à la base, ce qui compte, c’est la musique. Donc je peux comprendre qu’on puisse contester le statut de DJ. Par contre, ce qu’il faut intégrer, c’est que rien ne remplace l’expérience d’un professionnel qui a plusieurs centaines d’heures de mix a son actif. Lui seul peut en un seul coup d’œil évaluer le public qu’il a en face de lui et jouer les tracks les plus adaptés. Aucun logiciel ou playlist Spotify ne saurait faire ça. En réaction a cette vulgarisation du métier de DJ, on note l’apparition du « vinyl only » de la part de DJs qui se targuent d’avoir une collection de disques rares, mettant hors jeu la collection digitale de Monsieur tout-le-monde.

Thomas Lesnier aka Pegasvs (Soundcloud) vit et travaille à Londres. Il a fondé le label Burnin Music. (site).

Lazy Flow : « Je connais le patron, il m'a dit que tu pouvais jouer ça »

Es-tu sujet aux requests pendants tes sets ?

Oui, en permanence et ce peu importe le lieu et le contexte : du bar très intimiste à une scène surélevée supposée inaccessible, dans une soirée pointue comme généraliste.

Quelles sont les pires phrases que peut entendre un DJ depuis sa « cabine » ?

« T'as pas de la musique de Blanc ? »
« C'est pas parce que tu portes un boubou que tu dois te sentir obligé de passer de la musique de Noir »
« On est trente et prêt à partir »
« Tu peux jouer quelque chose que je connais »
« Tu peux jouer quelque chose de ma génération »
« Je connais le patron, il m'a dit que tu pouvais jouer ça »
« T'as pas quelque chose qui bouge ? »
« C'est mon anniversaire tu peux jouer ça ? »
« Si tu joues ça, la soirée va décoller »
« Si tu joues ça, on va danser comme des oufs avec mes potes »
« T'as pas du commercial ? »
« T'as pas le son qui fait lalalala ? »
« Tu peux regarder sur YouTube? »
« Je peux brancher mon téléphone ? »
« T'as pas internet ? »
« Je peux toucher ? »
« Tu vas mettre quoi après ? »

Comment expliquer que des gens se permettent de commenter le travail du DJ ? 

Certains disent qu'on est dans l'ère du « commentaire », tout le monde veut donner son avis sur tout et puis il y a Spotify et les logiciels de mix autonome. Tout le monde peut être DJ et faire des playlists aujourd'hui. Ils doivent penser que c'est très simple et qu'ils peuvent mieux faire que toi.

Le statut du DJ est-il contesté ? 

Seulement 5% de la clientèle pose problème. Peu importe le lieu et la thématique, il y a toujours un mec qui va venir râler et ne penser qu'à soi alors que les 95% restants sont un peu plus ouverts et veulent juste danser. Pour ma part, je suis assez conciliant sur les compromis musicaux tout en apportant une touche de découverte, d'ouverture d'esprit et de légèreté toujours dansante et ludique. Ce qui me fait rire, c'est de constater que le plus souvent, les 5% qui m'ont fait chier, sont quand même restés toute la soirée...

Florent Cortesi aka Lazy Flow (Soundcloud) vit et travaille à Paris. Il fait notamment partie du collectif Funky French League (Soundcloud) et de la House of LaDurée.

Saint-Xavier : « J'ai déjà quitté un club en pleine soirée »

Es-tu sujet aux requests pendant tes sets ?

J'en ai très souvent, surtout dans les lieux « généralistes » où ça peut vite devenir un enfer. Ça dépend de la distance avec le public. Les gens n'hésitent pas à carrément venir me voir, à rentrer dans le DJ booth, à me taper sur l'épaule… J'ai déjà vu des gens essayer de se mettre entre moi et mon Mac pour voir mes sons et trouver la chanson qu'ils voulaient !

Peux-tu me raconter ta plus mauvaise expérience ?

Quand une personne tend son portable et m'ordonne de le brancher car je n'ai pas la chanson qu'elle veut dans mon Mac...   Une autre forme de « cancer » actuel, hormis la « Despacito request », c'est Spotify. On me demande parfois de me connecter… Je trouve que c'est manquer de respect et le pire, c'est quand les patrons de lieux s'y mettent aussi. C'est la limite à ne pas franchir. J'ai déjà quitté un lieu suite à cela, en pleine soirée.

Comment expliquer que des gens se permettent de commenter le travail du DJ ? 

Avec internet, les gens sont habitués à avoir ce qu'il veulent, tout de suite. Les comportements de consommation ont vraiment changé en 20 ans. Aujourd'hui, un club, à quelques exceptions près, c'est une boite de Pandore pleine de « spécialistes » éméchés, avec un mojito dans la main. 

Le statut du DJ est-il contesté ? 

Aujourd'hui, tout le monde est DJ ! Mais c'est quoi un vrai DJ au fait ? Est-ce un mec qui passe des vinyles ? Une personne qui a les sons les plus avant-gardistes ? Le meilleur scratcheur de la place ? Vers la fin des années 1970, les DJs ne voyaient pas le dancefloor dans certains lieux. Demandez à David Guetta, lors de ses premiers mixes au Bains douches, il n'était même pas dans la salle avec le public. Aujourd'hui, on voit des festivals comme Tomorrow's Land où les DJs touchent à peine aux platines et passent leur set préenregistré d'EDM, à boire des cocktails ou à slammer avec des crocodiles gonflables dans le public.... Le plus important, c'est de savoir où l'on passe du son et face à quel public.

Xavier Lopez aka Saint-Xavier (fanpage) vit et travaille à Genève. Il est DJ pour le Rock On Snowboard Tour, organise le Birthday Festival à Annecy et Genève, ainsi que la soirée mensuelle Ghetto Blaster Party.

Propos recueillis par François Chevalier