Revues

Mehdi Tahmi, collectionneur : “Je possède plus de 1000 matchs de basket en VHS”

Il est tombé dans la marmite au début des années 1990, à une époque où le NBA League Pass n'existait pas. Il fallait se lever tôt dans la nuit pour enregistrer les matchs au magnétoscope. De cette période préhistorique, Mehdi Tahmi a conservé les VHS qu'il stocke dans son grenier. Jusqu'au jour où le Grenoblois a décidé de partager ces trésors sur un site spécialisé dans le basket rétro : Bball Channel était né.
En sa possession, l'une des plus grosses collections de cassettes (au monde ?) et un paquet de matchs de légende NBA et FIBA, dont la plupart sont absolument introuvables sur Internet. Rencontre avec un archiviste du ballon orange, fondateur d'un projet d'utilité publique.

D'où te viens cette passion pour le basket vintage ?
Je suis vraiment devenu dingue de basket lors des Playoffs NBA 1991 et la finale opposant Jordan à Magic. Je ne sais pas trop pourquoi ni comment ça m’est tombé dessus, mais ça a été tout de suite la folie. Je passais une grande partie de mon temps à jouer, à regarder des matches, à collectionner des cartes et à lire des magazines spécialisés. 
Quant à la nostalgie des shorts courts et des Chuck Taylor, ce n’est pas vraiment ce que je regrette le plus. Disons, que je préfère la période shorts larges et Pump. Après, vestimentairement parlant, ce qui me hérisse le plus, c’est le dress code imposé par Stern. Quand on voit ce que ça a donné… Sérieusement, je préfère les vêtements larges et la surcharge de bijoux d’un A.I. que les chemises colorées et les lunettes sans verre de Russell Westbrook. Le dress code n’a pas eu que du bon.

Comment le site BBall Channel est-il né ?
A l’origine, j’avais le projet de lancer un site type « Replay » spécialisé dans le basket. On aurait pu y retrouver les matches diffusés la veille aux Etats-Unis. D’où le « channel », dans le nom du site. Mais très vite, l’idée de partager ma collection de VHS avec d’anciens fans m’est venue. L’objectif du site est donc de mettre en ligne d’anciens matches, docs, pubs, en français, pour que les fans d’autrefois puissent revoir ces images oubliées, revivre ces moments de bonheur, mais aussi pour que les plus jeunes puissent découvrir les joueurs qui ont marqué l’histoire du basket. Mon côté pédagogue - dans la « vraie vie », je suis professeur des écoles - m’oblige à accompagner chaque nouvelle vidéo par un article de présentation. Je pourrais me contenter de simplement partager ces trésors, mais présenter les joueurs, les circonstances de la rencontre et donner quelques anecdotes me paraît essentiel. On apprécie toujours mieux les choses quand on les comprend, quand on en maîtrise les tenants et les aboutissants. Et je tiens d’ailleurs à remercier le travail des trois rédacteurs - Frank, Sandy et Charly - qui m’accompagnent depuis quelques mois et qui me permettent de me consacrer à la numérisation des VHS et à la gestion du site et des réseaux sociaux. De vrais passionnés.

« La French Touch existe aussi dans le basket »

J'ai lu dans un entretien que tu possédais une énorme collection de VHS. Comment fais-tu pour préserver ce trésor ? 
J’ai une sacrée collection aujourd’hui. J’ai dû débuter avec ma collection personnelle, d’environ 200 cassettes, puis de nombreux dons et prêts de généreux passionnés ont suivi. Je dois maintenant posséder un petit millier de VHS. Pour les stocker, j’ai la chance d’avoir un grenier dans l’immeuble où j’habite. On n’imagine pas la place que peut prendre une telle collection… 
Et en ce qui concerne le classement, c’est mission impossible. J’ai une liste des cassettes issues de ma propre collection, que je complète au fur et à mesure de l’avancée des numérisations, mais je suis incapable de dire ce que je possède vraiment.

La légende Alain Gilles vient de nous quitter, il incarnait à lui seul, ce que bon nombre de spécialistes appellent le “basket vrai”. Celui des fondamentaux, du basket collectif, du jeu à l'européenne...
La disparition d’Alain Gilles a été tellement brutale. Effectivement, le monde du basket, et en particulier le basket villeurbannais, que je soutiens, est en deuil. J’ai été vraiment secoué par la disparition d’Alain Gilles. Je ne savais même pas qu’il était malade. La nouvelle a été brutale. Mais du coup, ça renforce mon idée de continuer à parler de l’histoire du basket à travers les matches que je mets en ligne. Pour qu’on n’oublie pas.


Knicks - Bulls, 28 mars 1995. Pour le grand retour de Michael Jordan au Madison Square Garden. Lire le résumé sur Bball Channel

Pourrais-tu nous donner ton 5 Majeur français, en justifiant tes choix ?
Pour l’hommage et parce qu’il a été une superstar du basket à une époque où la grosse balle orange ne faisait pas rêver les foules autant qu’aujourd’hui, je dirais Alain Gilles. On ne l’a pas surnommé « Monsieur Basket » pour rien. A ses côtés, TP, évidemment, pour sa carrière, autant en NBA qu’en équipe de France, pour sa capacité à rassembler les médias autour de lui, à développer son sport sur le territoire français, tant bien que mal. Un autre Spur ferait partie de mon cinq idéal : Boris Diaw. Il est notre Magic made in France, à la fois souriant, hyper complet et capable d’actions spectaculaires et décisives dans des rencontres de haut niveau. Puis Hervé Dubuisson, parce qu’on n’a jamais revu d’attaquants aussi efficaces que lui sur les parquets du championnat de France. Et enfin Joakim Noah, qui a encore toute une carrière à construire, mais qui a déjà démontré qu’il était certainement le plus grand pivot français de l’histoire. En espérant qu’il montre à l’avenir un peu plus d’intérêt pour l’équipe de France…

Et ton 5 européen, il ressemblerait à quoi ?
Pour l’Europe, Drazen Petrovic, malgré une disparition prématurée. Il aurait certainement connu une longue et belle carrière en NBA. A ses côtés, Dirk Nowitzki et Arvidas Sabonis, l’un des deux meilleurs pivots passeurs de l’histoire du basket mondial ! Ensuite, Pau Gasol, Vlade Divac, un autre excellent passeur. Oui, mon cinq européen est constitué d’un seul arrière, d’un ailier et de 3 pivots. Ça n’a aucun sens, mais ces joueurs sont vraiment hors-normes.

« Je préfère les vêtements larges et les bijoux d’Iverson aux chemises colorées de Russell Westbrook. »

Le réalisateur sportif Nicolas de Virieu estime que le basket européen/FIBA a souffert pendant des années, d'un déficit d'images, par rapport à la NBA. Quel est ton point de vue ?
Question vidéo, Nicolas De Virieu sait de quoi il parle. Et je rejoins son analyse concernant un déficit d’images LNB / FIBA par rapport à la NBA, mais aussi par rapport à d’autres sports en France. J’irais plus loin en ajoutant que le problème vient aussi de la qualité des images, de la difficulté de la ligue à faire rêver avec celles-ci, sur le fond comme sur la forme. Mais peut-être que dans l’état actuel du basket français, on ne peut tout simplement pas y arriver. C’est comme pour une série TV finalement. En France, on avait « Marc et Sophie », les ricains avaient le « Cosby Show ». Aujourd’hui, ils ont « Les Experts », on a « RIS Police scientifique ». L’écart qu’il existe entre ces séries est le même que celui entre la communication de la NBA et celle de la LNB.

Lorsqu'on voit les résumés de la Pro A filmés avec une caméra fixe au milieu du terrain, on se dit qu'il y a encore du boulot...
Il ne faut pas oublier que le manque d’images en France vient aussi du fait que le basket, contrairement à de nombreux sports, a presque toujours été diffusé par des chaînes payantes : Canal+, Sport+, TV Sport, Eurosport, Pathé Sport, MCS ou encore BeIn. Seules quelques rencontres majeures sont diffusées par les chaines nationales. Et dire que ça limite les audiences serait une lapalissade. Et moins de téléspectateurs, c’est moins de pratiquants, moins de licenciés potentiels, moins de supporters, moins de revenus... et donc, à terme, moins d’investissement dans la production de contenus média de bonne facture.
 Tout ça pour dire qu’il est difficile de continuer à promouvoir le basket dans ces conditions. L’impression de stagner, et à terme de régresser. Paradoxalement, on vit certainement les plus belles années du basket français depuis l’arrivée de Tony Parker en NBA.
La French Touch existe aussi dans le basket. Nous avons de sacrés talents de réalisateurs, de créateurs d’émotions, avec, par exemple, Benjamin Dujardin, Kevin Couliau, Nicolas De Virieu, sans parler d’immenses vidéo-mixers bien de chez nous (Nine Entertainment, Clutch 23, Vico, et j’en passe). Preuve que les compétences existent bien sur notre territoire.


USA - Yougoslavie, demi-finale du Mondial 1990 en Argentine. Lire le résumé sur Bball Channel.

As-tu conscience de l'importance d'un site comme le tien qui permet d'avoir accès à des archives incroyables ?
C'est une évidence. Encore une fois, la ligue utilise très peu l’image de nos légendes. A part les docs réalisés par Nicolas de Virieu, faut s’accrocher pour en voir plus. Et pour les autres basket (NCAA, FIBA, Euroligue et féminin), là, c’est le néant. En VF en tout cas.
 Pour le développement du basket, revenir sur son histoire est indispensable. Mais nous ne sommes que des amateurs, bénévoles et passionnés. Dans l’équipe actuelle de Bballchannel, nous avons tous un boulot, certains comme moi ont une famille. La question qui m’angoisse le plus, surtout quand je vois mon stock de VHS, c’est : “combien de temps ça va durer ?” Le site est né en juillet 2011, j’ai fait de superbes rencontres avec tout un tas de personnes plus ou moins spécialistes, et d'autres qui m’ont aidé. C’est une magnifique aventure. Mais combien de temps allons-nous continuer sans plus de soutien ? Les archives n’ont d’importance que pour les fans, qui nous remercient souvent pour ce que nous faisons, très peu pour les responsables des différentes fédés.

Entre basket FIBA et basket NBA, ou va ta préférence ? En 2008, Dusan Ivkovic a fait grand bruit en affirmant sur le site de l'Euroleague que la grande Yougoslavie des années 90 aurait pu inquiéter la Dream Team NBA. Qu'en penses-tu ?
Basket NBA ou FIBA, les deux sont différents, mais tout aussi intéressants. Disons qu’aujourd’hui, j’aime le basket, tout le basket, à partir du moment où il est joué avec un minimum de plaisir et de sérieux. Ado, par contre, j’avais clairement une préférence pour le basket U.S. Je n’aime pas réécrire l’histoire… Mais si l’équipe yougoslave s’était présentée au complet face à la Dream Team, on aurait certainement assisté à l’un des plus grands matches de l’histoire du basket. Contrairement à la majorité des équipes qui ont été écrasées par le rouleau compresseur U.S., la Yougoslavie ne se serait pas présentée comme une équipe de jeunes fans affrontant ses idoles, mais plutôt comme un challenger sérieux et conquérant, jouant avec l’envie de gagner et de marquer l’histoire.


Propos recueillis par François Chevalier