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De IAM à PNL : pourquoi le rap français n'était pas forcément mieux avant

Le rap, c'était mieux avant ? Voilà un thème qui divise les amateurs de rap français depuis la nuit des temps. Pour autant, est-il nécessaire de réconcilier des générations d'auditeurs qui n'ont pas le même parcours musical ? Pas forcément. Est-il possible d'apprécier des groupes radicalement différents tels que IAM, TTC ou PNL ? Pourquoi pas. Après tout, soyons pragmatique : c'est du rap. Et il faut accepter son évolution. Si l'auditeur des années 1990 avait l'obligation de choisir son clan sous peine de représailles, celui des années 2010 est nettement plus décomplexé. Nous avons discuté de ce sujet avec Mehdi Maizi de l'Abcdr du Son, auteur de Rap français, une exploration en 100 albums, publié au premier semestre 2015.

Le terme exploration est vraiment juste à mon sens, il ne s'agit pas forcément d'un top des meilleurs albums mais d'une sélection qui offre une vision globale de l'histoire du rap français.
Mehdi Maizi : Absolument. Je n'ai pas la prétention de détenir la vérité indéniable du rap français avec les 100 disques qui mettraient tout le monde d'accord. C'est absolument impossible. Même si dans le livre il y a des évidences, il y aussi des partis pris. C'est ce qui est intéressant dans le rap français par rapport au rap américain, qui est énorme. Il y a beaucoup trop de disques et de thèmes. Il y a bien plus de 100 évidences en rap US. Quand je me suis lancé dans le projet, des gens me demandaient si j'allais vraiment trouver 100 classiques de la trempe de Paris sous les bombes ou L'école du micro d'argent. Je ne voulais pas d'un titre trop pompeux qui n'aurait pas été en adéquation avec le propos du livre. Cet angle permet d'explorer des thèmes, le rap alternatif des années 2000, les mixtapes, les compilations...

On a coutume de distinguer les pionniers du hip-hop qui pour certains ont connu l'âge d'or des années 1990 avec la confrontation Paris / Marseille et les nouvelles scènes post 2000. Toi, tu as choisi de tout mélanger.
En France, il y a plus des chapelles que de scènes, liées aux différences d'âges, de visions… La nostalgie peut parfois un peu fausser les jugements. C'était une volonté car j'ai envisagé cette musique dans sa globalité. Il y a des différences et des sous genres mais pas tant que ça finalement. Je suis pas encore trentenaire et du coup, j'ai une vision et un parcours personnels en tant qu'auditeur. Quand L'école du micro d'argent sort, j'ai à peine 10 ans, je le prends pas de la même manière que quelqu'un qui a 20 ans à l'époque. Pour moi, c'est un disque de colonie de vacances que je vais découvrir bien plus tard.

« Il n'y avait pas que des albums géniaux dans les années 1990 ! »

Quels sont les rappeurs qui t'ont le plus marqué ?
Curieusement, c'est moins Kool Shen que Salif, moins Fabe que Dany Dan. J'écoute aussi beaucoup d'anciens disques. Mais je n'ai pas le même jugement de valeurs que certaines personnes qui se sentent moins concernées par une musique essentiellement produite par des jeunes. Ce n'est pas encore mon cas et c'est normal. Je ne fais pas de différences entre Paris sous les bombes et le premier album de Salif, entre Jusqu'à l'amour et le dernier Kaaris. Pour moi, ce sont des albums de rap, certes différents mais qui ont leur importance dans ce qu'ils disent au moment où ces disques sortent. C'est toujours un problème pour moi d'entendre dire que c'était forcément mieux avant ou qu'il n'y a pas eu un bon disque depuis des lustres. On a le droit de ne pas s'y retrouver mais c'est une aberration de dire ça car il y a plein de choses qui se font, dans l'underground comme dans le mainstream. Par exemple, la décennie 2000 que beaucoup de gens estiment maudite. Je ne suis pas de cet avis. Il y a beaucoup d'artistes qui sont issus de cette scène.

Du coup, dans ton esprit, TTC, les Svinkels, Fuzati... se télescopent avec la FF, Lunatic ou NTM.
A l'époque, certain rappeurs n'avaient pas de considération pour TTC, ATK… Je pense que ces frontières n'existent plus dans la tête des gens qui ont 20 ans aujourd'hui. Ils écoutent de la musique de manière beaucoup plus décomplexée. Aujourd'hui, ça pose aucun problème qu'Orelsan soit une tête d'affiche. Au début des années 2000, Orelsan n'aurait pas existé comme aujourd'hui, avec cette image. Le rap est plus accessible, il s'est démocratisé et est écouté par des catégories de gens beaucoup plus diversifiées que dans le passé. En 2000, c'était compliqué pour TTC ou les Svinkels d'appartenir au paysage rapologique français sans que ça pose problème. Aujourd'hui, ça ne l'est plus du tout. Si j'avais 10 ans de plus, ça m'aurait peut-être dérangé… Je suis un produit de ces évolutions là. Les auditeurs de rap sont un peu plus ouverts à mon sens.

Au fil des textes, on sent que tu aimes beaucoup les Sages Po et plus particulièrement Dany Dan.
Le premier album des Sages Po date de 1995 mais son apogée, la période 1997-2002, correspond au moment où je commence à me passionner pour cette musique là. Dans ma bande de potes, c'était notre héros. On voulait parler et s'habiller comme lui. Malgré ce que j'ai dit plus haut, quelques uns de mes disques préférés ont été conçus dans les années 1990, comme ceux des X-Men ou Akhenaton. J'adore cette époque du rap mais je me refuse de la considérer comme un âge d'or car il y a plein d'autres choses qui sont arrivées après. J'ai juste des problèmes avec ces marqueurs temporels, ces histoires d'âge d'or. Il n'y avait pas que des albums géniaux à l'époque !

Il y a un autre rappeur qui revient souvent, c'est le Rat Lucciano, le “rappeur préféré des rappeurs”.
C'est un rappeur de rappeurs, un peu comme Alpha Wann ou Ill des X-Men, qui ont une écriture pas forcément accessible. Avec eux, on ne sait pas trop où ils veulent aller et ça fascine les rappeurs. Ils sont tous les trois comparables car tous les rappeurs les citent en exemple. Ils ont une facilité d'écriture, une forme de nonchalance. C'est un peu les premiers de la classe. Ils décrochent des bonnes notes tout en restant turbulents. Et puis il y a toutes ces légendes urbaines sur le Rat Lucciano. Il pose sur des compilations obscures et il lâche son meilleur couplet en 5 ans, alors que ça va être écouté par 500 personnes. Ça n'a aucun impact mais c'est beau. Ça me fait penser à l'album de Sameer Ahmad, Perdant Magnifique. C'est un peu le Alvaro Recoba du rap français. Ce genre de joueur magnifique qui n'a jamais rien gagné.

« De 1997 à 2001, Akhenaton est stratosphérique »

Il y a un truc qui frappe en lisant le bouquin, c'est l'importance du rap marseillais dans la sélection.
Ce sont des disques qui ont vraiment marqué une époque et qui vieillissent plutôt bien car ils étaient très bien produits. Les Akhenaton, Imhotep, Khéops étaient vachement en avance dans les techniques de production. IAM a rapidement construit un collectif, un label, des compilations, de Sad Hill à Chroniques de Mars. Il y avait une espèce de solidarité très forte entre les rappeurs marseillais et la rivalité avec la scène parisienne créait une forme d'émulation, donnait envie de se surpasser. Marseille est la seule ville, autre que Paris, qui a marqué le rap français. Il y a des groupes qui viennent de partout mais le rap marseillais a une vraie identité. Quand on parle avec eux, ils te disent qu'AKH puis le Rat ont inspiré ce rap mélancolique. Pourtant, le mecs vivent au soleil ! C'est un truc assez emblématique de la ville.

On va pas se mentir, le plus grand disque de rap français, c'est l'Ecole du micro d'argent hein ?
C'est une question qui n'a pas de réponse. Comme Lino, Qu'est-ce que je pourrais dire qui n'a pas été dit ?. C'est un grand disque. C'est le premier album où AKH rappe vraiment. Avant, le flow, c'était plus l'accompagnement, c'était pas impressionnant techniquement. Mais de 1997 à 2001, Akhenaton est stratosphérique. X-Men ou pas, ça reste intouchable. Et puis il y a Demain, c'est loin, 9 minutes de rap pur. C'est pas mon album préféré avec le temps, parce que je l'ai trop écouté. Mais en termes de construction et de cohérences des thèmes, ça reste un chef d'oeuvre.

Il y a plein de gens qui sont nostalgiques d'une époque mais en regardant ce qui se passe maintenant, on se rend compte que c'est peut-être encore plus intéressant aujourd'hui. En quoi le rap français a changé fondamentalement ?
Etre auditeur de rap entre 1993 et 1996, ça devait être extraordinaire. Mais j'étais trop jeune. Depuis 2010, je trouve ça hyper excitant, les mecs sont complètement décomplexés. Les gars des cités rappent sur de l'électro. Les codes ont explosé. Les morceaux de rap les plus efficaces de Vald sont les plus barrés et ça ne ressemble pas à du rap traditionnel comme il avait l'habitude d'en faire. On s'est tous pris une claque quand il a décidé de faire autre chose. Et PNL, c'est ça, « Je suis pas un rappeur, sans vocoder, je suis claqué ». Ils sont presque en train de refuser l'étiquette de rappeur traditionnel pour aller vers quelque chose de différent. Je trouve ça super intéressant. Il y a une volonté de s'affranchir des codes. C'est comme Nekfeu qui avait une volonté de reproduire les schémas de ses ainés jusqu'en 2011. Et là, il s'est affranchi de ça, il tente des trucs.

Pendant des années, on a cru qu'il n'était plus possible d'amener de la nouveauté. Le modèle économique change lui aussi. Certains rappeurs ne calculent plus des maisons de disques.
On assiste à la première génération d'artistes avec Entourage, PNL... qui se foutent des maisons de disques. C'est un signe fort de rester en indépendant. Il y a 5 ans, aucun rappeur n'aurait refusé une avance.

A lire
Rap français, une exploration en 100 albums, aux éditions Le mot et le reste. 223 pages, 21€.


Propos recueillis par François Chevalier