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DIY, artisanat et intégrité : les labels indépendants organisent la résistance

Face à la crise du disque, de nombreux labels indépendants tirent leur épingle du jeu, à force d'engagement et d'imagination. Pour rien au monde, ils n'échangeraient leur liberté. Pas même pour signer un deal avec une major.
A l'occasion de l'exposition Paris Musique Club à la Gaîté Lyrique qui donne carte blanche à une dizaine de labels parisiens, nous avons jugé opportun de réunir les patrons de Born Bad (JB Wizz) et ClekClekBoom (Jonathan Chaoul) pour débattre avec passion de la réalité d'une structure indé en 2015. De la prépondérance du facteur humain dans un secteur précaire à l'importance du support physique dans un contexte dématérialisé. Gérard D'aboville si tu nous entends.

Comment situez-vous l'histoire de votre label dans le contexte de la scène musicale parisienne ?
Jonathan Chaoul : Je vois ça dans un ensemble : il y a des labels, des disquaires, des producteurs… C'est plus un mouvement, une envie générale. C'est un accompagnement avec des échanges permanents. Sur la scène électro, il y a un renouvellement des générations. Chez ClekClek, je connais tous mes artistes depuis plus de 10 ans, y compris les plus jeunes qui ont 25 ans comme French Fries. C'est une relation d'amitié que l'on a construit ensemble parce qu'il fallait cette indépendance et cet espace de liberté. On a monté ClekClek car on avait tous ces gens autour de nous qui partageaient un discours commun. On avait besoin d'un cadre dans lequel on pouvait s'exprimer. C'était une nécessité de créer ce label pour raconter notre histoire. Construire un label indépendant, ce n'est pas lié au hasard. C'est un assemblage de personnalités, avec des gens qui ont des histoires musicales, des rencontres, des voyages…

« Notre pays déteste le rock français parce qu'il est traumatisé par la main mise de Téléphone, Noir désir et Louise Attaque »

L'époque est-elle intéressante pour un label rock ?
Jean-Baptiste Guillot : C'est un défi permanent et c'est ça qui est intéressant. On est en plein naufrage de l'industrie du disque, dans un pays qui déteste le rock français parce qu'il est traumatisé par la main mise de Téléphone, Noir Désir et Louise Attaque. Quand j'ai commencé le label en 2006, j'avais pas le sentiment d'appartenir à une scène. Certes, les disques des Strokes et des Libertines étaient sortis mais moi, ça me parlait pas. J'avais été élevé aux Sex Pistols et aux Stooges. En me lançant dans cette aventure, je ne me suis jamais dit que ça allait être facile. Mais la contre-culture m'a toujours fasciné. Je connaissais tous les codes des circuits alternatifs puisque j'étais un acteur de ces scènes-là.
De plus, ayant travaillé 10 ans en major, j'y avais acquis une expérience et des compétences. En temps normal, le boss d'une major rêverait d'avoir l'authenticité et l'intégrité d'un label indé tandis que le gars rock n' roll qui fait ses disques dans sa cuisine aimerait que ses groupes marchent, mais il sait pas comment faire. Dans mon cas, les argumentaires de précommandes, la promotion, le cycle de lancement d'un album… sont des choses que je maitrisais bien. Ce parcours m'a permis de mettre rapidement le label en place.

Est-ce fondamental pour votre label d'être installé à Paris ?
JC : Non, pas forcément mais c'est une obligation de vivre l'histoire. Et la plupart de nos artistes sont à Paris. Chez ClekClek, on a mis en place un contexte et le fait d'avoir un studio commun où l'on puisse se retrouver, échanger et apprendre.
J-BG : J'ai beaucoup d'artistes qui sont en Province mais Born Bad est installé à Paris et ça te donne un sacré privilège. Tous les gens du métier sont ici. Pour mettre en place une relation de travail, c'est beaucoup plus simple à Paris que quand tu viens de Sochaux. Je pourrais faire le même label en Province mais ça n'aurait pas le même impact car tu n'as pas les gens sous la main. Au sein de ton catalogue, il y a une espèce d'émulation. Chacun a envie de donner le meilleur de lui-même et ça tire le label vers le haut. Les artistes font attention à ce que font les autres. Se retrouver dans les mêmes soirées, ça crée des collaborations, une dynamique…

Vos labels ont une identité sonore forte. On peut parler d'un son ClekClek, comme d'un son Born Bad. Idem pour les visuels...
J-BG : C'est ce qui fait la force d'un label. C'est l'empreinte et la vision de son fondateur avec tout ce que cela implique de subjectivité. Ce ne sont que nos goûts. J'ai pas de problème avec une personne qui n'aime pas Born Dad. Je pense faire du qualitatif mais je comprend que ça puisse ne pas plaire. Il y a des disques que je sors pour des rayons extra musicales, parce que le live est génial, ou que j'adore les gars humainement. On est au service de cette vision et c'est notre moteur. On fonctionne à l'inverse d'une major dont la feuille de route est dictée par le pognon.
JC : J'ai toujours essayé de faire des beaux disques et le travail de ClekClek, c'est d'être de plus en plus précis dans notre discours. Je sais pas comment fonctionne Born Bad mais chez nous, on travaille beaucoup ensemble. Les artistes participent à la construction de leurs disques et de ceux des autres. On essaye d'amener une cohérence. L'idée, c'est de défendre notre vision. Il faut arriver à figer les choses pour diffuser un message. On parle souvent d'une famille car on ne se voit pas uniquement pour faire de la musique. On a un rapport d'amitié qui est très important. Je ne pourrai pas sortir le disque d'un mec qui me casse les burnes. Le facteur humain est super important.
J-BG : Il m'est arrivé de sortir des disques de certains parce que je les adorais. A contrario, des mecs que je méprisais, je ne les ais pas signé par peur de m'en mordre les couilles. Quand t'es déçu par les gens, c'est difficile à gérer parce que c'est beaucoup d'investissement personnel. Avec les artistes, on est dans l'affect. Ce sont des amis et je les aime réellement. Et c'est ce qui me nourrit, c'est la relation de travail, plus que leur musique, au final.

« Je ne pourrai pas sortir le disque d'un mec qui me casse les burnes »

Vous avez créé votre label quasiment en même temps, au milieu des années 2000. Qu'est ce qui a changé fondamentalement aujourd'hui ?
JC : J-B expliquait qu'il avait cette double casquette. Ce n'est pas notre cas, on était des artistes et on avait aucune méthode pour gérer un label au quotidien. Dès le départ, on voulait des disques avec un gros son et une belle pochette. En revanche, fabriquer des disques et monter une boite, on savait pas faire. On l'a fait par obligation. On a acquis de la maturité et de la compétence sur le tas. Mais ne ne regrette absolument pas ce parcours, c'est une super aventure et j'ai la chance de bosser avec mes potes tous les jours.

Quelle est la réalité économique d'un label indépendant en 2015 ?
J-BG : C'est difficile, l'énergie qu'il faut déployer pour sortir un disque est considérable. La conjoncture n'a cessé de se détériorer et pourtant, il n'y a jamais eu autant de disques. Finalement, mon pire ennemi, c'est pas la crise du disque, ce sont tous les gens qui utilisent les mêmes outils que moi. C'est compliqué de surnager dans cet océan d'albums. On arrive à tirer notre épingle du jeu mais ça implique d'avoir toujours une longueur d'avance et les bonnes intuitions.

« Mon pire ennemi, c'est pas la crise du disque, ce sont tous le gens qui utilisent les mêmes outils que moi »

Quelle est l'importance du support physique dans votre structure ?
J-BG : C'est au centre de tout ce que je fais, je n'ai aucune stratégie sur le numérique et ça ne m'intéresse pas. Mon activité n'a de sens que parce que je fais des disques.
JC : Chez ClekClek, c'est sensiblement différent, on voulait sortir des vinyles au départ mais la vie d'un disque est de plus en plus restreinte. Du coup, l'activité digitale s'est greffée de façon naturelle, en complément.
J-BG : Tu ne peux jamais te reposer sur tes acquis. Il faut occuper le terrain en permanence. Il y a des exceptions comme les gars de Frustration, qui avec peu de promo, vendent des wagons de disques et remplissent les salles partout où ils passent. Notre chance, c'est qu'il y a peu de labels indés comme Born Bad qui arrivent à générer un tel consensus, dans les réseaux talibans comme chez les branchés. Malgré ça, quand tu regardes les ventes, c'est grotesque. Et ça les gens ont du mal à le croire. Ma soeur pense toujours que je vends des millions de disques.

En quoi consiste votre travail, au quotidien ?
J-BG : Je bosse de chez moi, sans bureau. L'autre jour, des Japonais sont venus chez moi, des mecs en kimono et claquettes en bois. Les gars parlaient même pas un mot d'anglais. Ils ont sonné à ma porte : « Born Bad ? » (accent japonais un peu foiré). Je lisais la déception dans leurs yeux. Ils pensaient débarquer dans une tour. Par courtoisie, ils sont restés 10 mns assis dans mon canapé et on a regardé deux vidéos sur YouTube. Ça en dit long sur le décalage entre la perception du grand public et la réalité. Les gens n'imaginent pas la polyvalence que l'on doit avoir. On sait tout faire ! Les cartons, la relance, la production, les visuels… Et puis je pense être un des derniers à m'occuper de la distribution. Si un camion me livre 2000 disques dans mon salon, je sais te les vendre.

A vous entendre, la dimension artisanale du métier est fondamentale.
JC : On est des artisans ! Et on le revendique. L'acte de fabriquer un scud, c'est un message, c'est un vrai signe d'indépendance. Tamponner des disques, se prendre la tête avec l'usine, faire le mastering, aller au magasin… C'est un processus relativement complexe avec de multiples compétences.
J-BG : C'est important de dire que ce n'est pas subi. Je revendique cet artisanat et je le cultive. Quand je me couche le soir, je ne rêve pas de Taratata et de Victoires de la Musique. Born Bad est un label qui n'a aucune vocation à devenir mainstream. J'essaye simplement de donner un sens à ma vie, bordel de merde ! J'ai pas envie d'être secrétaire à la Société Générale et me taper 4 heures de bagnole par jour. Dans ma tête, je fais la même chose que Gérard D'aboville quand il traverse l'Atlantique avec sa barque.
JC : On se retrouve sur ce point. On a pas envie d'être à la mode. On a envie de faire des disques dont on sera encore fier dans dix piges. On essaye d'être sincère avec nos convictions au moment où on sort un disque.

« Ce sont les artistes qui font le label et non le contraire »

Que feriez-vous si vous aviez plein de thunes ?
JC : On prendrait peut-être un gars pour la compta car c'est bien relou, mais je changerai rien à mon équipe.
J-BG : Je suis toujours un peu furieux de voir des indés signer des labels deal avec des majors. J'ai pas envie de baisser mon froc. Je crois que Born Bad incarne ce truc là.

Quelles sont les qualités requises pour être signé chez vous ?
JC : On parlait du facteur humain. Chez ClekClek, on a des personnalités parfois extrêmes mais moi, j'aime ça. J'aime les gens qui sont passionnés. Si la personne est riche humainement, on peut l'accompagner. On aime les gens qui ont plusieurs moyens d'expression comme Ns Dos, qui est un mec qui fait de la danse contemporaine et des arts martiaux. Tous les artistes qui nous ont rejoint ont leur univers. Ce sont les artistes qui font le label et non le contraire.
J-BG : J'aime les gens du sérail qui ont cette radicalité et une marge de progression. Car c'est très gratifiant de les voir progresser. Des mecs comme Cheveu ou Feeling of Love, ce sont des gens qui à chaque nouvel album se réinventent. J'aime les artistes de la seconde division, ces artistes qui travaillent, parfois de manière un peu besogneuse mais qui vont avoir des moments de fulgurances. Le génie en puissance, ça m'emmerde.

ACTU
Chébran, French Boogie 1980-1985, Compilation Born Bad Records. Plus d'infos.
Paris Club Music, résidence ClekClekBoom, chaque dimanche à la Pointe Mk2 Bibliothèque. Plus d'infos.

Paris Musique Club, jusqu'au 31 janvier à la Gaîté Lyrique. Exposition, cycle de conférences et concerts. Plus d'infos.


Propos recueillis par François Chevalier