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Olivier Cachin : « NTM ne pouvait pas refuser 1 million d'euros »

De Picsou Magazine à Radikal en passant par Rap Line... Olivier Cachin est à la musique urbaine ce que Philippe Manoeuvre est au rock n' roll. Il nous a reçu chez lui, devant son mur de vinyles.
Pour préfacer son dernier ouvrage, Rap Stories, il a choisi Diam’s. « Olivier est un personnage étrange, (…) journaliste de hip-hop qui porte cravate et costume, petite taille mais grande culture musicale, il fait partie de ceux qui m’on interviewé avec passion. » dit-elle.

Cette encyclopédie musicale est devenue journaliste « par hasard, par chance et parce que j’aime beaucoup bosser mais uniquement sur des choses qui me plaisent. ». Premières armes au journal indépendant l’Equerre dans les années 1980, il est ensuite embauché au Matin de Paris grâce à une interview de Little Richard, devient responsable de la musique au service culture puis travaille pour l’Affiche, Rock & Folk, Radikal et Picsou Magazine : « depuis 20 ans, c’est une fierté ! ».
« Ma première passion musicale, c’était le punk rock en 77-78. Je suis arrivé au rap après la new wave, via le funk que m’avait fait découvrir Manœuvre au début des années 1980 (Georges Clinton, Earth Wind & Fire, Rick James). »
Il découvre alors cet univers en autodidacte. « Je ne suis pas arrivé au rap de manière collective. Je n’avais pas mes gars qui traînaient avec moi. Je n’ai jamais habité en banlieue, jamais pris le RER. J’aime ce qui sort de la banlieue mais je ne faisais pas non plus partie du microcosme hip-hop parisien. »

« J’ai toujours détesté m’habiller en sportswear »

The Message

Indépendant, sa curiosité lui fait alors découvrir un morceau qui le marquera à jamais : The Message de Grandmaster Flash.
« Ca m’a vraiment fait switcher. La façon de poser le texte sur ce titre, c’était comme une porte qui s’ouvrait sur quelque chose de totalement nouveau. Dans le rap, il y avait un nouveau disque, un nouvel artiste toutes les semaines. Dans les années 1980 il y avait une créativité et une originalité qu’on a moins maintenant. Aujourd’hui, on a surtout la quantité et l'uniformité. »

Rap Line

Petit à petit, Olivier devient Monsieur Rap. Avec une étape décisive : l'émission Rap Line, diffusé sur M6, à partir de 1990.
« Le rap était un milieu très clanique et quand ils ont vu ma tête à la télé, ils se sont tous dit “mais d’où ils nous sortent ça ?” Rien que par le look, que j’avais décidé de ne pas changer parce que je ne voulais pas me déguiser en rappeur. J’ai toujours détesté m’habiller en sportswear. Et mettre une casquette, c’était même pas une option. Au début, on m’a pris pour un bouffon puis on a écouté ce que je disais. Cette émission était géniale. Je ne retrouverais jamais la liberté absolue que j’avais à l’époque. On pouvait déborder de vingt minutes. Personne ne validait ce qu’on faisait. (…)
Je viens d’interviewer Sefyu qui me disait : « Je te regardais, j’étais tout tit-pe, mes parents me disaient d’arrêter d’écouter cette musique de bandits. » C’est vrai qu’on a aidé à l’éclosion de groupes comme NTM, IAM, Solaar, Ministère A.M.E.R ou Sniper en passant tous leurs clips. »

Le petit Cach-1 illustré

Après des centaines d’interviews, Olivier est aujourd’hui devenu un docteur ès rap qui distille ses connaissances à travers des livres aussi classiques que L’Offensive Rap (Gallimard Découvertes 1996), Eminem, le petit prince blanc du hip-hop (Librio, 2005), Les 100 albums essentiels du rap (Scali 2006) ou Le dictionnaire du rap (Scali, 2007). Et après avoir raconté l’histoire du rap avec un grand H, il nous livre dans Rap Stories ses petites histoires avec 2 Live Crew, IAM, NTM ou Jay-Z, narre le procès de La Rumeur ou revient sur le clash Booba/Sinik.
« Rap Stories, c’est parce qu’au bout d’un peu plus de vingt ans de journalisme, j’avais envie de faire un premier bilan. Mine de rien, toutes ces histoires mises bout à bout, avec plusieurs étapes temporelles, ça finit par raconter une histoire globale sous une forme moins aride. Et puis c’était marrant de ressortir des trucs inédits. Il y a un proverbe que j’aime bien et qui dit “tout ce qui a plus de quinze ans est inconnu”. Ça donne une assez bonne idée de ce qui s’est passé en musique urbaine ces deux dernières décennies. »

Booba, Sefyu et les autres

Avec, donc, un texte de Diam’s en préface. Parce que, chez Olivier, le cœur balance du côté des artistes populaires. Il ne cache ni son goût pour la télé-réalité ni son amitié pour Doc Gynéco, avec qui il écrivait des chroniques chez Fogiel.
« J’aime bien l’idée selon laquelle, quand on fait de la pop music, comme dans le rap, on s’ouvre à d’autres gens plutôt que de parler uniquement à son voisin de palier. Il y a un moment où, si le rap ça n’est que des sous-Booba, des néo-Sefyu ou des proto-gangsters, ça ne m’intéresse pas. J’aime ceux qui parlent aux gamins comme à la mère de famille. Je préfère ceux qui vont justement être suspects parce qu’ils arrivent à toucher le grand public. La hard-rockisation du rap pour toucher vingt mille personnes, ça ne m’intéresse pas. Je n’ai plus quinze ans.
(…) A TTC, je préfère des trucs brut de décoffrage à la Sefyu, qui me retourne la cervelle au niveau de l’énergie - ou du dernier Booba, un sommet stylistique et linguistique qui a traumatisé le rap français pour des années. »

« Pour Rap Line, j'avais carte blanche, personne ne validait ce qu'on faisait »

Nique Ta Mère

« Bien sûr qu’ils se reforment pour le fric ! Ils ne vont pas refuser un million d’euros ! La reformation d’NTM montre la supériorité de la musique sur la politique. Lionel Jospin dit “je tire toutes les conséquences et je me retire de la vie politique”.
Quand il essaie de revenir quatre mois après, tout le monde lui dit “non, non, mensonges, t’as pas le droit”. NTM se sépare, comme on le sait maintenant en se détestant, en se torpillant par interviews et morceaux interposés avec une violence rare. Et quand ils se reforment, tout le monde crie “ouais, super !”. La musique c’est plus fort parce que tout le monde s’en fout si tu mens. Et moi le premier, je serais là, dans les gradins. Et je pense qu’évidemment, ils vont nous refaire un album, en plus ! ».
Spécialiste oui, spécialisé pas toujours. Ses chapitres sur Dalida, Michel Sardou, Jacques Dutronc et Monica Belluci dans Rap Stories, comme ses projets de biographies sur Nino Ferrer et Boris Bergman démontrent son refus du dogmatisme.
« Mes groupes préférés sont Kraftwerk, Pet Shop Boys et Sparks. Donc si c’était pour faire du 100% rap, ça ne m’intéressait pas. Je suis plus comme les gros rappeurs américains qui, quand on leur demande ce qu’ils aiment, répondent Dolly Parton et Johnny Cash. »

Rap Stories, Editions Denoël, 25 euros

Entretien publié le 5 juin 2008.

Auteur : Adeline Lajoinie
Photos : Mpy Was Here