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Faile : A-Life (not) Like

Arme offensive souvent violente mais indolore, le street art nous rappelle que la rue nous appartient. Dans cet univers, les virtuoses du stencil ou du pasting nous ont souvent habitué à la confrontation d'une recherche esthétique, bien qu'elle soit subjective, à un acte de propagande, pour communiquer un message fort et provoquer la controverse. Mais certains ont choisi de rester pacifistes dans leur projet et d'offrir à la rue un voyage artistique solide dans un univers ambigu, amusant, irréel...
New York, Londres, Paris, Amsterdam, Berlin, Barcelone, Copenhague, Tokyo… Les environnements urbains les plus fascinants se sont vus recouverts d’un dualisme artistique mélangeant la peinture et l’affichage, l’amour et la haine, la violence et la beauté, mais loin de toute représentation d’idéologie politique ou de toute révolte contre une quelconque injustice. Leur nom pour seule propagande, FAILE habille les murs des plus grandes villes depuis presque une dizaine d’année. Etrange connotation pour un crew actif depuis autant de temps et considéré comme l’un des pionniers dans ce domaine. Soit dit entre nous, l’art illégal reste une activité où le risque d’échouer est omniprésent.
Et l’histoire nous le précise…

Les Années Collège

Au fond d’une classe d’art, premier cours de l’année, Patrick McNeil et Patrick Miller se rencontrent dans un collège d’Arizona. Gamins beaucoup trop enthousiastes et créatifs pour cours légers et sans grand intérêt. D’échanges de sketchbooks en échange d’idées - ils ont 14 ans -, leur relation amicale et artistique évolue sans vraiment qu’ils ne se posent de questions. Complémentarité affirmée, au fur et à mesure des années, leur travail se précise. Suite logique, ils commencent à collaborer sur plusieurs projets personnels et parle d’avoir un studio ensemble. Sans ne jamais perdre de vue la fervente envie de collaborer, ils se séparent quelques années pour entrer en école d’art, l’un à Minneapolis et l’autre en Angleterre puis à NYC. Ils vont y performer et peaufiner leur background en design pour se retrouver quelques années plus tard.

L'émergence du Street Art

1999. Shepard Fairey expose déjà aux 4 coins du monde, Banksy fait la cover intérieure de SleazeNation alors qu’il est encore quasi inconnu et WK Interact fait de Soho, NYC, son terrain de jeu. Le street art commence sérieusement à manger du terrain sur le graffiti. Cette nouvelle émergence devient une inspiration quotidienne pour McNeil qu’il partage avec Aiko Nakagawa, jeune artiste japonaise rencontrée dans un club où il expose à NYC. Cohérence des idées et passion commune, le projet exprimé quelques années plus tôt avec Miller devient alors beaucoup plus concret et semble avoir trouvé le maillon manquant pour matérialiser leurs idées.
A l’instar d’un producteur de musique, ils composent l’univers de leur premier projet grâce aux diverses influences de chacun. De là, on comprend mieux la coexistence de notions différentes autant dans leur technique que dans leur design.

"Les environnements urbains les plus fascinants se sont vus recouverts d’un dualisme artistique mélangeant la peinture et l’affichage, l’amour et la haine, la violence et la beauté, mais loin de toute représentation d’idéologie politique ou de toute révolte contre une quelconque injustice."

A-Life

Naissance d’un nouveau dessein. Le nom récupéré d’un vieux sketchbook fait quelques années en arrière représente parfaitement cette nouvelle collaboration et l’approche différente qu’ils veulent apporter à la rue. Des rues vivantes donnant naissance chaque nuit à de nouvelles œuvres. Opposition à la domination masculine de la scène, leur premier set, 100 posters sérigraphiés et collés dans Manhattan, illustre des femmes nues. Synonyme imagé de la vie, d’une nouvelle vie, de fraîcheur, de beauté, c’est presque en un parfait concept marketing que ce nouveau projet voit le jour, mais leur amour de l’art est beaucoup trop important pour faire un raccourci aussi maladroit.
Ironie du sort, juste quelques mois plus tôt le Alife Store ouvrait dans le Lower East Side, le changement de nom est impératif. Première défaite. Loose du débutant, un mois après le début de leur mission, une nuit en cellule les attend. Deuxième défaite. N’ayant rien d’autre à faire que de réfléchir à cette histoire de nom, la soirée se transforme en concours d’anagramme…FAILE nait sans bouteille d’alcool, ni guitare à la main. Mais avec toute la signification et l’anecdote que le mot évoque.

D’une envie incontrôlée de faire partie de ce qu’il se passe dans la rue, les premières années sont passées à coller des posters dans un nombre démesuré de rues et de grandes villes à travers le monde. FAILE assiège et partage le règne visuel urbain avec des Obey ou des Bast. Et même si le stencil est une de leurs premières armes, l’accès aux techniques de print de part leurs études, rend leur démarche beaucoup plus facile. L’environnement de leur design évolue au fur et à mesure de leurs voyages. Le côté féminin et l’origine japonaise d’Aiko nourrit leur inspiration. Les comics sont omniprésents. Les citations aussi. Chaque poster est une scène explicite mais aussi une scène fantastique.

De la rue aux Galeries

Comme arrivés à une certaine maturité, l’envie d’ouvrir une nouvelle page se fait ressentir. Tout leur dualisme et leur collaboration prend alors la dimension qui leur revient. Si des posters sont encore collés, c’est avec des peintures et des stencils qu’ils se sont enrichis. L’ennui du côté éphémère du poster, les fait revenir à leurs origines artistiques.
Le travail en studio les amène sur une démarche beaucoup plus réfléchie et qualitative : amener le rendu trash et si spécial du street art dans les galeries. Ils reconstituent dans un sens la superposition des affiches habituelles sur les murs. Ils déchirent, récupèrent diverses publications de BD, de photos, de journaux… Redonner vie, reconstituer, finaliser, puis redéchirer pour reformer, rajouter des peintures, des mots, des pochoirs… Et raconter une histoire. De l’imaginaire à partir du réel.

"Redonner vie, reconstituer, finaliser, puis redéchirer pour reformer, rajouter des peintures, des mots, des pochoirs… Et raconter une histoire. De l’imaginaire à partir du réel."

2003 : la consécration

Le street art les a énormément inspiré dans ce processus. Ils ont longtemps analysés comment les œuvres évoluent et disparaissaient dans la rue pour créer un concept adéquat aux galeries. Même si depuis 2002 ils diffusent leurs tableaux dans des expos collectives, la consécration arrive en 2003 avec deux expos solos, FAILE Presents à la Dazed & Confused Gallery de Londres et FAILE Fan Club au GAS Shop de Tokyo. De celle-ci un nouvel environnement Faile nait. Complètement décalé, un mix entre pages jaunes et petites annonces à l’américaine recouvre les murs du shop. Une galerie, un trip, ils continuent leur mission de mois en mois, de ville en ville, jonglant avec brio entre les racines urbaines et l’aboutissement des expositions.

Le départ d'Aiko

Les années qui suivent voient l’avènement de gros projets et malgré le départ d’Aiko en 2006, ils continuent leur direction, et ne renoncent en aucun cas à tout le background féminin qu’elle leur a apporté, la femme demeure force et beauté (en même temps c’est un fait !). Premier studio à Brooklyn, reconnaissance grandissante et invitation à Newcastle : ils monopolisent une énorme partie de la première et importante exposition internationale d’art urbain. Et sans l’avoir désiré ou planifié, mais au moins parce qu’il fallait manger, la fame de la rue, la renommée des galeries, leur évolution les amène à travailler sur différents projets plus commerciaux (mode, musique, photo…).
Loin de leur culture, le retour à la complète implication dans les créations purement artistiques devient une nécessité. Noble résolution. Peut-être utopique en un certain temps. Mais concentration des esprits et conjonction du talent, un incroyable show se profile avec les grands Swoon et Dave Ellis. Première véritable exposition collaborative The Burning House, les quatre artistes prennent le temps de composer une œuvre digne d’une symphonie punk à 3 guitares. Les murs, portes et fenêtres sont complètement recouverts de créations faites ensembles, ce qui donnera l’une des meilleures collaborations artistiques orchestrées par des street artistes.

De Bret the Hitman à Mao

Du légendaire Faile dog à Bret the Hitman (catcheur qui vous accueille en ce moment sur son site web), de Mao à Ganesh, en passant par les Bunny kids ou les diverses demoiselles (la célèbre Faile Girl inspiration manga, celle au papillon, celle tourmentée, celle qui fuit un dinosaure sorti tout droit de Marvel…), Faile a rempli un répertoire de personnages, de situations et de genres qui ne peuvent que leur donner une dimension incomparable à un quelconque autre artiste, comme on le ferait pour Fairey ou D*Face. Leurs deux dernières expos solos en 2007, From Brooklyn with Love à la Lazarides Gallery de Londres et Nothing Lasts Forever à Manhattan, ont parfaitement rendu hommage à ces presque 10 années de création, en ne laissant que peu de leurs célèbres personnages de côté.

Auteur : Julie Machin
Photos : Droits Réservés

www.faile.net