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Bot'Ox : Nip/Tuck

L'union fait (souvent) la force. Pour la petite histoire, Bot'Ox est né de l'association entre le boss du label parisien I'm a Cliché Benjamin Boguet aka Cosmo Vitelli et Julien Briffaz, la moitié de Tekel. C'est certainement leur meilleure idée de collaboration depuis une paye.
Dans ce registre electro pop synthétique, on avait rien entendu d'aussi pertinent depuis le début des années 2000 et l'avènement des allemands de Lali Puna ou Notwist.
Nous avons rencontré le duo, dans les studios qui jouxtent les bureaux du label parisien Third Side Records.

Street Tease : Salut les Bot'Ox, merci de me recevoir ! Vous pouvez vous présenter ?
Benjamin : Je suis Benjamin "Cosmo" Vitelli. DJ, producteur, patron du label I'm a cliché. Ça fait 3-4 ans déjà que je bosse de manière informelle avec Julien sous le nom de Bot'Ox. On s'est rencontrés sur place en studio.
Julien : Je suis Julien "Tékël" Briffaz. Moitié du duo techno Tékël donc.
Comment s'articule votre duo ?
B : Nous n'avons pas le même rapport à la musique, Julien et moi. J'ai un rapport plus pop, Julien a une approche plus technique du son. Je suis plus musicien au sens "note". On ne sait pas faire les mêmes choses et on se complète bien.
Vous venez de sortir un premier album Babylon by Car. Après quelques petites recherches, Babylon dans la bible est symbole de décadence et de corruption tandis que dans la culture Rastafari, cette ville représente le pouvoir corrompu. Quelle symbolique avez-vous voulu donné à votre travail en intitulant votre disque comme ça ?
B : Bon travail de recherche, néanmoins je tiens à préciser que le titre Babylon by Car est aussi une référence à l'album live de Bob Marley Babylon by Bus ! C'est juste une petite référence comme ça ! Mais ce que tu dis est vrai : nous avons passé 3 ans à faire ce disque et au delà du travail de production, nous avons également voulu y injecter un sens, un discours.
J : Oui, tes références sont les bonnes quant au fait de faire ce voyage en voiture est que de notre part, nous nous sentons spectateurs du monde extérieur en pleine déliquescence… La voiture est un peu notre cocon.
Quand j'ai écouté le disque et regardé l'artwork, ça m'a tout de suite fait penser au film Crash de David Cronenberg...
B : On nous cite souvent cette référence. Si on a choisit la voiture et son univers pour l'album c'est que c'est par définition un univers désincarné. Et rapport à notre façon de faire l'album, beaucoup de travail en studio, beaucoup de machines, peu de voix, donc un certain côté mécanique et industriel.
Est-ce qu'en tant que musiciens, la vidéo et le travail sur l'image vous intéressent ?
J : j'ai eu les yeux un peu fermés jusqu'à présent. Mais je m'y mets, tu peux pas y couper. C'est d'ailleurs difficile de trouver les bons interlocuteurs pour s'en occuper mais c'est essentiel oui.
B :J'ai fait des disques un poil avant Julien et j'ai compris assez vite que si tu voulais faire un disque, ce dernier devait être un "objet total". Un album c'est un tout avec les visuels, la thématique exploré dans les lyrics, la promo, la vidéo, etc. Mais ça doit être cohérent. Il faut imaginer au départ ce qui correspond le mieux et s'y tenir jusqu'au bout pour atteindre un certain niveau de cohérence. Il faut tout sacrifier à l'identité de l'album.

"La filière indé n'a jamais vraiment existé en France pour la musique électronique. On signait sur des majors.

Êtes-vous content de l'aboutissement du travail en commun? La cohérence est au rendez-vous justement ?
B : Personnellement, j'en ai bien sûr pas fait des milliards, mais oui je suis assez fier de cet album.
J : Vu qu'on s'est tenu à aller au bout de nos idées… Oui , c'est satisfaisant.
Que pensez-vous de cette expérience à deux ?
B : Pour moi qui avait jusqu'à présent travaillé seul, c'était bien ouais.
J : Ah c'était insupportable ! (rires)
B : Évidemment la partie émergée de l'iceberg, c'est ce disque mais ça fait un petit moment déjà qu'on bosse ensemble, on a fait des maxis... Ça fait 4-5 ans qu'on travaille en commun.
J : On a mis en place une petite équipe aussi qui bosse avec nous. Évidemment, pour le prochain album, on ne mettra pas 3 ans à le faire ! Enfin, j'espère...
B : On a voulu se développer avec une certaine indépendance. Le disque sort sur mon label I'm a Cliché, on est entouré de proches pour la promo, même à l'étranger, c'est long et laborieux, ça prend du temps mais maintenant, tout ça est en place.
C'est super important en effet...
J : Ce qui est super important c'est qu'on a de comptes à rendre à personne, les choix on les assume pleinement et s'il y a des conneries qui sont faites, on ne prend s'en prendre qu'à nous même.
B : C'est parfois un peu lourd car dès qu'il y a un truc à la con à gérer style la logistique, vu qu'on est les interlocuteurs de tout le monde, on doit s'en occuper personnellement. Mais c'est notre choix.
J : Après, quand on discute avec certains amis qui sont sur des majors on se rend compte quelquefois de l'avantage d'avoir des gens qui décident pour toi de la sortie de ton disque.
B : De mon point de vue, j'ai développé un label pour être indépendant.
J : J'ai pas connu de majors mais j'ai connu des labels où les points de vue différents étaient compliqués à gérer et c'est vrai que là, on est tranquille.
B : J'ai sorti un skeud à l'époque où il fallait à tout prix signer sur une major. La filière indé n'a jamais vraiment existé en France pour la musique électronique. On signait sur des majors. Le modèle unique était Daft Punk, tout le monde pensait qu'il était Daft Punk ! C'est un non-sens car cela n'a pas marché, bien évidemment. On était des sortes de pré auto-entrepreneurs avant l'heure…
Blue Steel et ses remixes (Para One x Tacteel, Azari & iii, I:Cube, Still Going) est le dernier maxi de remixes a être sorti. De nouveaux maxis et/ou remixes à venir?
B : Non, clairement, il y a déjà eu des EP sortis avant l'album dont un maxi qui contenait Babylon by Car sur une face et sur l'autre face un titre sorti chez DFA mais voilà, on ne va plus sortir en d'autres maintenant.
L'écoute de l'album, des titres tels que Crashed Cadillac ou Rue de l'Arsenal sonnent résolument comme des BOF ? Le cinéma a-t-il une influence sur vos productions ?
J : Rue de l'Arsenal sonne même comme une bande originale de vieux film français. En effet, toutes ces influences sont inconscientes, tu les digères et tu ressors ça comme ça, en essayant de les moderniser avec de sons de grosses boites à rythmes par exemple ou de synthés bien groovy.

"Plus tu passes du temps sur quelque chose de quasiment gratuit, plus tu te rends que compte que c'est du luxe."

De la même manière que Quentin Dupieux se dit réalisateur de films avant d'être producteur de musique électronique, est-ce que vous seriez enclin à accepter une proposition venant du grand écran comme réaliser une BO par exemple ?
B : Nous sommes justement en train de travailler sur une BO. Il s'agit du second film de Tristan Aurouet. Il a réalisé un premier film qui s'appelait Narco. C'est un film avec Jean-Hugues Anglade et Marie-Ange Casta (la soeur de Laetitia ndlr) entre autres. Le titre n'est pas encore arrêté.
J : On a encore essayé de faire les choses différemment sur ce projet. C'est des trucs à cheval sur le sound design, des trucs d'ambiance avec des textures.
Comment expliquer que la musique de Bot'Ox soit si contemporaine ? Comment se fait-il qu'elle colle si naturellement à notre époque : un brin nostalgique, un rien contemplative, tout en véhiculant un message ?
J : Notre public potentiel a je pense une bonne culture musicale, une somme d'influences variées, de plein de choses. Et on arrive à rendre moderne ces diverses influences en produisant avec un son très 2010, un mélange d'analogique et de numérique. On utilise quelques instruments et des machines, on sample et fait des boucles sur tout ça. C'est du recyclage, de la bidouille au sens noble.
Est ce qu'une sortie en vinyle de Babylon by Car est prévue ? Je trouve en effet que l'écoute de votre album se prête tout particulièrement à cette prarique : une écoute morceau par morceau, patiente et attentive, qui requiert une manipulation "humaine"...
B : Le truc c'est que comme l'album compte beaucoup de morceaux, il y aurait beaucoup de morceaux sur une face ce qui altérerait la dynamique et de facto le volume sonore du disque.
Plus il y a des morceaux sur la face d'un vinyle, plus le son est compressé et le volume est bas. Il faudrait donc par exemple sortir 2 x 2 LPs de Babylon by Car pour bien faire ?
B : C'est exactement ça. Donc je ne pense pas non qu'un album vinyle sera disponible.
Tu as dis que vous vous sentiez anachroniques dans la façon de faire de la musique : tu peux m'expliquer ?
B : Aujourd'hui, il faut presque prendre en otage l'auditeur, que ce dernier soit accroché immédiatement. Nos tracks durent 7-8 minutes, c'est un format peu courant pour ce style de musique. Les morceaux techno durent en général ce temps là. Mais compte tenu que nous estimons faire de la musique pop-rock et non de l'electro, c'est un format atypique.
Compte tenu de votre statut de musiciens et, te concernant Benjamin, de patron de label, quel est votre regard sur la crise du disque ?
B : On constate tous qu'on arrive à une situation inédite de gratuité de la musique. Inédite depuis que la musique enregistrée est devenue au début du siècle dernier un marché. Du coup, c'est encore plus dur de développer une musique qui prend son temps, car plus tu passes du temps sur quelque chose de quasiment gratuit, plus tu te rends que compte que c'est du luxe. C'est pas un très bon calcul niveau stratégie...
J : Après, c'est un peu comme dans la société, il n'y a plus de "classe moyenne" : aujourd'hui il faut vraiment cartonner pour vivre bien de sa musique, ce n'est pas comme avant où le seul fait d'atteindre une certaine frange de la population suffisait. La notion de mainstream en musique a vraiment changé. Ainsi, pour nous qui avons une vision assez qualitative de la musique et de notre travail, on doit trouver un angle pour accrocher le plus de monde possible. Sinon, tu crèves.
B : C'est comme si la marge n'existait plus. A l'époque, il y a avait une micro économie qui permettait d'en survivre. Aujourd'hui ce n'est plus le cas.

"On a autour de nous des musiciens qui rament et se posent la question de prendre un autre job, un "vrai" job."

J : Ne serait-ce que le vinyle : dans les années 90, tu vendais 15.000 voire 20.000 disques, c'était pas dingue mais c'était déjà pas mal, et puis tu mixais à droite à gauche avec de bons cachets, ça suffisait largement pour en vivre. Désormais, il y a une dizaine de personnes qui raflent un peu tout, le haut du panier quoi, et derrière t'as intérêt à te placer pour faire un truc rentable.
B : Du coup, le constat que les gens font, notamment en cette fin d'année où tout le monde fait des tops, est : "Mais quels sont les meilleurs albums de l'année au fait ?" Et il n'y en a pas tant que ça vu que le format s'est complètement déprécié, c'est devenu une espèce de luxe de faire un LP. Les albums n'intéressent plus grand monde et aujourd'hui passer 2 ans à en faire un, c'est vraiment du luxe, vu que le résultat final est proche du néant.
Et cette théorie comme quoi les musiciens vont pouvoir se payer sur leurs prestations live ? Comme quoi le live va subvenir au ralentissement des ventes de disques ?
B : Pfff, non mais ça ne marche pas comme ça. On a autour de nous des musiciens qui rament et se posent la question de prendre un autre job, un "vrai" job. Des musiciens qui tournaient beaucoup, même des producteurs ou de gros Djs qui commencent à se poser de vraies questions. C'est totalement inédit.
Heureusement il y a ponctuellement de bonnes surprises comme Peugeot qui utilise le track Blue Steel pour la pub de la 207...
J : Oui c'est vrai mais tu peux pas compter là dessus… En gros c'est vrai, on s'est payé une sortie de disque sur une grosse major grâce à ça.
B : Cela nous a permis en effet d'être indépendant. Et précisément sur ce cas, on a eu de la chance car les gens de BETC qui ont utilisé notre morceau pour Peugeot font vraiment fait attention à la musique qu'ils choisissent et utilisent. Cela aurait pu être un paquet de lessive !
Dans ce cas là, vous pouvez refuser, non ?
B : Bien sûr qu'on peut refuser mais vu l'époque dans laquelle on vit, on ne peut pas se permettre de dire non…
Dernière question à propos de Judy Nylon (artiste américaine culte de punk dans les années 70 ndlr) qui apparait sur le titre Tout passe, Tout lasse, Tout casse : comment s'est opérée cette rencontre ?
J : C'est Benjamin qui l'a contacté sur son Myspace.
B : En fait, elle avait complètement disparue de la circulation. J'avais cherché à la joindre en vain, et puis je suis tombé un peu par hasard sur son myspace, qui comptait peu d'amis et peu de vus, je lui ai envoyé un message et elle m'a répondu. Elle n'a pas enregistré de disques depuis 30 ans, et elle s'est faite dépossédée de certains de ses projets donc il a fallu un temps pour que nous gagnions sa confiance. C'est une personne qui habite en France désormais, elle est mariée à un Français donc ça a été très simple de bosser avec elle. La collaboration fut très intéressante…
Et sur le titre Blue Steel c'est qui la voix ?
B : Anna Jean, qui chante dans un groupe qui s'appelle Domingo, signé sur 3rd Side, nos voisins de studio.

Auteur : Thomas Lesnier
Photos : Droits Réservés

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