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Lucas Hoffalt : Nouvelle génération design

Le design de demain mijote dans le sous-sol d'un garage parisien. Dans ce lieu de création discret installé dans une ancienne brasserie de quartier, un collectif de garagistes concocte photo, vidéo, son, graphisme, textile, déco et ameublement.
Disciple du matériau, de la géométrie et de l'assemblage, navigant avec une grande maturité entre réflexion et expérience, Lucas Hoffalt multiplie les projets et nourrit à chaque instant sa passion de l'objet. Rencontre avec un poilu qui pense en relief.

Street Tease : Lucas Hoffalt, tu es ?
Lucas Hoffalt : Je suis designer formé aux Arts décoratifs et ça fait 3 ans que je travaille à la fois de manière indépendante et au sein du collectif Garage.
Nous sommes au sous-sol
Au sous-sol du Garage dans un atelier que j'ai monté avec l'autre designer du collectif, Léopold, qui aime aussi mettre les mains dans la matière, le façonnage de matériaux. C'est ici que tout se fait.
Comment en arrives-tu à fabriquer des meubles ?
A la base j'ai une formation de graphiste, j'ai étudié la mise en page et les codes typographiques mais j'avais l'ambition de construire des choses et l'envie de volume est née de la frustration de la 2D. Aux Arts Déco j'ai voulu appréhender l'espace et nourrir cette curiosité des matériaux que j'ai toujours eue, bois, métal...
Qu'est-ce qui te fait dire aujourd'hui que c'était ton destin ?
Ma mère avait un atelier où elle fabriquait des objets pour la maison, couettes, coussins, vêtements. Quand on était ados on a commencé mon frère et moi à lui dessiner nos baggys, ce genre de choses. Moi je trainais dans ses jupons, j'adorais fouiller dans ses boîtes et quand elle allait s'équiper et acheter des matières je regardais ce qu'elle regardait et touchait ce qu'elle touchait.
Un objet notoire ?
On a fait une première expo avec Léopold et Samuel à l'inauguration du Garage. Samuel est mon binôme avec qui je travaille sur les projets graphiques, et c'est important d'avoir l'oeil du graphiste, en communication c'est l'expert. Il y a eu des commandes sur cette expo que je suis toujours en train d'honorer. Une lampe a énormément plu, Eugène. Douze modèles sont en cours de fabrication. C'est un jeu de pliage de métal un peu particulier qui demande une découpe laser. La pièce sort brute de la machine et j'en rectifie tous les champs pour avoir un super fini ; le laser est un outil magique mais le produit en sort rugueux et tranchant ce qui demande un important travail de finition. Enfin je sable chez un pote qui a une cabine, puis je perce les passages de câble.

"C'est surtout un métier dans lequel il faut faire ses preuves, réaliser de bonnes pièces."

Il y a un matériau que tu kiffes en particulier ?
Le métal.
T'as appris à le travailler aux Arts décos ?
Depuis quelques années les Arts décos sont sortis de la logique "atelier-métier" en s'alignant sur les modèles d'écoles d'art anglosaxonnes dans lesquelles on est plus des DA que des artisans, j'ai adoré. On avait la chance d'avoir un meilleur ouvrier de France passionné de métal avec qui j'ai passé énormément de temps. Un autre de mes profs était un spécialiste de la tôle pliée, c'est comme ça que je me suis intéressé à la découpe, au pliage et à l'assemblage de tôle. C'est une spécialité typiquement française avec la 2CV ou les constructions d'Eiffel : les Français sont les meilleurs dans le domaine et j'ai reçu un peu de cet héritage.
Comment perçois-tu la jeune scène du design ?
Foisonnante mais un peu underground. Ca a commencé il y a quelques années avec des éditeurs qui se comptent sur les doigts de la main mais travaillent pour des signatures comme Moustache, Superette. Et il y a les jeunes comme moi qui développent leur voie ou leur business modèle. C'est compliqué car il faut faire connaître son travail, gagner des clients. Je pense que ça paiera dans 5 ans quand la nouvelle scène apparaîtra au grand jour. Là tout est un peu dans l'ombre et la période économique est compliquée.
C'est surtout un métier dans lequel il faut faire ses preuves en réalisant de bonnes pièces. Contrairement au graphiste qui peut exploser avec un style, des couleurs et des lignes, il faut s'affirmer matériellement. Avec bien sûr un petit coup de bol : signer un restaurant ou un showroom par exemple.
Là je travaille sur le Showroom de Soubis qui est assez particulier en fait car ce ne sont pas vraiment des galeristes mais des agents qui représentent des créateurs comme Léopold ou moi. Ils ont un carnet de clients et viennent de se doter d'un showroom et une boutique en ligne. Ca va nous donner la possibilité de faire connaître notre travail et le vendre, que ce soit de la série ultra limitée, de l'édition limitée ou des pièces uniques. J'ai vraiment hâte, l'ouverture devrait avoir lieu cet été (à suivre sur Street Tease, NDLR).
Dans leur catalogue, les fondatrices de Soubis Audrey Harris et Sarah Grisot proposent de l'objet, de l'accessoire en cuir, du vêtement de luxe, des rangements, en regroupant de grands maîtres du design français et des gens comme moi, plus jeunes, plus industriels avec une culture plus moderne. L'ouverture du showroom doit coincider avec la fashion week.
Tes sources d'inspiration ?
Les livres, je les collectionne ; mais ceux que l'on ne trouve pas partout. Aujourd'hui les bouquins sont très formatés : Taschen, Gestalten, c'est toujours les mêmes trucs : soit les jeunes designers, soit les grands noms qu'on a trop vu et quand tu commences à chercher ce que j'appelle un peu des "artisans de seconde main", moins connus, ou des pièces rares de grands noms, il faut aller sur le marché du livre d'occasion. Je collectionne beaucoup d'occases grâce à eBay, Leboncoin, les bouquinistes, c'est franchement là que je puise mon inspiration.

"Je suis un maniaque de ça, j'adore l'assemblage."

Quand tu traverses un magasin d'ameublement, Habitat par exemple, qu'est-ce que ça t'inspire ?
Je pense qu'il y a toujours beaucoup de plastique tu vois (rire). J'ai pas d'à-priori sur le plastique en fait, j'aimerais un jour produire une pièce moulée par injection. J'avais été assez sidéré par une chaise de la star du design minimaliste allemand, Konstantin Gricic, une espèce de quintessence de la technique par injection, bluffant. J'aimerai accomplir ce genre d'exercice par défi technique.
Les connaisseurs et amateurs sont conscients des difficultés techniques à réaliser des objets d'apparence très simple et épurée alors que cela échappe au commun des mortels.
C'est le montage : comment ça tient, la qualité des vis... Je suis un maniaque de ça, j'adore l'assemblage. Tu peux voir ça sur le site. Par exemple on a fait une table basse qui donne l'impression d'un simple plateau avec des profilés en alu mais qui est en fait un assemblage hyper finaud avec un pliage, la vis qui va bien, etc. Tout est dans la géométrie, ce genre de détail que la plupart des gens ne voient pas.
Comment travailles-tu avec ton binôme Samuel Lamidey ?
C'est assez complexe, c'est un peu de l'émulation collective tant dans les projets que d'un point de vue plus commercial. Après, sur certains projets je travaille vraiment en binôme avec mon ami graphiste car il a un oeil différent : les graphistes sont vraiment au-dessus quant au soin à apporter à la géométrie et aux proportions. Samuel dessine aussi quelques pièces, on réfléchit parfois ensemble, mais c'est moi qui façonne.
Ton outil fétiche ?
La scie japonaise Topman sans hésitation. Un outil qui sert à tout. Ces scies ont la particularité de ne couper que dans un sens, en tirant. Les scies classiques à va-et-vient provoquent un éclatement, pas les scies japonaises. Sur les petites pièces ça donne des coupes supers et tu te fatigues dix fois moins. J'en ai entendu parler la première fois par un prof des Arts décos sans y préter attention car je ne m'intéressais pas trop au bois et je me suis replongé là-dessus lorsque j'ai commencé à travailler les socles. Un professionnel de l'outillage m'a dit que c'était le mieux. En ajoutant le guide tu choisis l'angle et la hauteur de coupe, c'est top.
Par extension, le Japon t'inspire-t-il ?
Oui, le Japon a gardé sa tradition artisanale tandis que chez nous tout s'est perdu dans l'ère de la surconsommation industrielle. Tu vas là-bas et tu trouves, à côté des supermarchés gavés d'une multitude de produits emballés, la tradition préservée. Dans les quartiers résidentiels de Tokyo il y a des fabricants de chaussures en cuir, de meubles etc. En France c'est beaucoup plus rare. Beaucoup d'ateliers ont fermé à Paris, on en trouve toujours quelques uns à Pantin ou Montreuil.
Une recette ?
Il faut produire, produire des pièces et se rendre désirable. Pour faire la pièce de rêve il faut faire rêver les gens. Tu ne peux y arriver qu'après avoir montré l'étendue de tes capacités tant en lumimaire qu'en assise ou en rangement et à travers ton utilisation des matériaux et les idées véhiculées par les formes que tu inventes.
Un rêve ?
Ouais, l'oeuvre, la pièce majeure. Que quelqu'un me donne carte blanche pour un meuble, une commode, une chaise, un projet sur lequel je puisse passer 8 mois et pousser au maximum la conception, le choix des matériaux, l'assemblage, la qualité de finition.
L'objet parfait, qui allie à la fois le bon design et l'aspect fonctionnel ?
C'est très difficile de répondre à cette question. Prenons le matériel de sport qui allie forme et fonction comme le vélo ou le ski : c'est assez génial et toujours avec la même forme. Après, l'objet parfait peut être aussi un objet de mémoire : chez moi j'ai mon verre perso par exemple.
Chez toi, c'est design ?
Ben non dommage, j'ai déménagé y'a pas longtemps alors y'a du Ikea. Mais les étagères je me les suis faites ! Ce qui est terrible c'est que faire une bibliothèque ça prend du temps, alors j'avoue que j'ai aussi une Billy.
Au fait, c'est un bon plan drague le design ?
Je crois pas, on bricole, on a les mains sales, on est fatigué le soir. Mais y'a des meufs qui sont attirées par le côté bonhomme qui travaille avec ses mains.

Auteur : guillaumedop
Photos : guillaumedop & DR

Lucas Hoffalt & Samuel Lamidey FB