Revues

Botalatala : Remaniements Matériels

Qui a dit : "il n’y a de richesses que d’hommes ?" Mother Africa est richissime. Street Safari africain en terre d’or et de diamants et rencontre avec Son Excellence le Ministre des Poubelles, Botalatala, plasticien de Kinshasa, personnalité de l’art populaire congolais qui rapporte, dans des allégories figuratives, la République Démocratique du Congo, ex Zaïre, plus grand pays francophone au monde.
Plus qu'une rencontre artistique, une entrevue humainement riche autour de la question africaine et de l'éternelle opposition Nord/Sud. Juste passionnant.

Street Tease : La RDC est un grand centre artistique de l’Afrique centrale.
Botalatala aka le Ministre des poubelles : La RDC a toujours été considérée comme le berceau de l’Afrique, car, de par sa position, elle joue le rôle de charnière entre le Nord et le Sud, et aidée par sa créativité et ses richesses économiques, elle est appelée à jouer un rôle prépondérant dans le développement de l’Afrique. Ça va de pair avec l’art, car c’est un continent où la créativité artistique est présente à chaque coin de rue.
Quelques grands noms de la musique congolaise chers à Son excellence ?
Je pourrais parler, à titre posthume, de François Luambo Makiadi de l’orchestre Ok Jazz, qui est aujourd’hui décédé. Parmi les stars actuelles je pourrais citer Kofi Olomide, qui est mon collègue, puisque nous avons fait nos humanités ensemble (études secondaires). Comme Papa Wemba, Koffi Olomide est connu jusqu’en France. En 1968, nous étions élèves en première année d’humanités, et il allait se cacher derrière l’école pour jouer sa musique.
Ministre des Poubelles, qu’est-ce que c’est ?
D’abord, je te dis que je me sens à l’aise, car je ne serai jamais remanié. C’est le public qui m’a accordé ce poste-là : je pars de ce qui est jeté et, par un recyclage artistique et culturel, je rends un sens et une fonction à ces objets. Le XXIème siècle est marqué par le rejet, la poubelle c’est une démarche philosophique à partir de ce qui est rejeté. La question est tout ce qu'on jette est-il rejetable ? Ne peut-on pas donner, à l’objet rejeté, une autre dimension ?
Quelle est la première impulsion de ton art ?
Je suis autodidacte, je n’ai jamais fait d’académie. C’est une démarche personnelle. Ma vie étudiante a été émaillée de rechutes, je revenais à la maison régulièrement. Dans les années 70, je me suis demandé ce que je pouvais faire pour quitter la maison. De là, j’ai reculé pour mieux sauter avec cette idée de rentrer dans la poubelle et arriver à réaliser quelque chose.
Et ta première création ?
Commis dans une grande Banque privée de la place dans les années 80, je suis retourné à la maison où, n’ayant rien à faire, je me suis mis à décorer la petite pièce que j’occupais. Derrière moi il y avait la poubelle, et j’ai commencé à monter de petits objets en miniature. C’est là qu’est né le premier tableau, Le travail, Base du Progrès, ma première œuvre, avec une collection de petits objets sur l’agriculture, houe, bêche, arrosoir, seaux. Ce n’était pas dans un but commercial, moi-même ne savais pas que c’était de l’art. C’est le public, les voisins, qui voyant les panneaux avec lesquels je circulais dans la maison, ont commencé à me suggérer les thèmes comme la menuiserie ou la maçonnerie.

"Le XXIème siècle est marqué par le rejet. La poubelle, c’est une démarche philosophique à partir de ce qui est rejeté. L’espoir se caractérise par la prise de conscience de l’homme. A l’heure actuelle, je suis en train de montrer où nous sommes, et quels problèmes nous avons. Je montre bien que si l’homme se replie sur lui-même, on arrête la course du développement pour retourner à l’état de nature."

Tu es complètement en phase avec la réalité du monde que tu captes ?
C’est la grande difficulté, je suis au cœur de l’actualité, je dépeins tous les thèmes et me vois dans l’obligation d’être à l’écoute du monde, des courants politiques qui passent à travers le monde, la globalisation, la démocratie, le terrorisme. La grande difficulté est de capter, penser et synthétiser tout ça sur des panneaux. Je cours derrière l’actualité.
Quelle est ta motivation à faire ça, vis-tu de ton art ?
Il est difficile de vivre de l’art, cher ami, surtout dans mon pays, mais je suis passionné, et je continue de travailler, sans mécène ou soutien, depuis plus de trente ans. Je me demande comment laisser des traces de tout ça. Pour moi c’est d’abord une façon d’extérioriser mon tourment intérieur, et c’est une façon parfois d’essayer de dire tout haut ce que le public dit tout bas.
C’est donc aussi thérapeutique pour le public qui trouve en toi un représentant?
Botalatala : Il y a parfois des malentendus. Je suis compris par la masse, qui n’a pas besoin de passer par une académie pour saisir mes tableaux. Le pouvoir de l’autre coté trouve que je suis un artiste qui taquine, dénonce, dérange en quelque sorte…
Où trouve-t-on tes tableaux ?
C’est le grand problème, car la masse populaire ne peut pas se procurer un tableau de Botalata, et comme de l’autre côté on ne me comprend pas, je suis un peu coincé avec des collections de tableaux. Donc c’est l’extérieur qui me comprend et arrive à consommer mes œuvres.
Tes œuvres tournent-elles uniquement autour des problèmes de la RDC ?
Non, elles sont universelles. Je parle de tous les thèmes, le terrorisme par exemple, que j’essaie d’interpréter et définir à travers une œuvre : « Le terrorisme, un virus à combattre ou le reflet de soi-même » ? Le titre de l’œuvre est évident, et le sous-titre « La réaction d’un opprimé de la marche des uns sur les autres » apporte une réponse possible. Lorsqu’il réagit avec un détonateur, c’est un immeuble qui saute, c’est le terrorisme. Et pourtant, il y a des nations, des donneurs de leçon qui se sont donné pour mission de marcher sur les autres.
Tu parles aussi d’environnement ?
Je lance un appel pathétique au monde, aux habitants de notre planète Terre, pour pouvoir sauver cette planète. Je suis fier par exemple de la forêt de la RDC, qui constitue le poumon d’Afrique centrale, et même de l’humanité, car face au réchauffement de la planète c’est cette forêt équatoriale qui assure l’absorption de gaz carbonique. Des facteurs qui contribuent à la détérioration de l’environnement il y a d’abord l’homme. Alors j’essaie de développer cette thématique et ses éléments dans le tableau. La sécheresse, l’industrie, la pollution atmosphérique, la pollution des eaux, tous les éléments qui font que la planète se dégrade. Et moi j’encadre le tableau avec les bras du Nord et du Sud qui se donnent la main pour la sauver, c’est la solution proposée. En fait la majeure partie de mes œuvres est caractérisée par le sang, c’est-à-dire que je dénonce un peu plus les comportements de l’homme face à lui même et face à la nature, et ensuite je propose des solutions.

"C’est la grande difficulté, je suis au cœur de l’actualité, je dépeins tous les thèmes et me vois dans l’obligation d’être à l’écoute du monde, des courants politiques qui passent à travers le monde, la globalisation, la démocratie, le terrorisme. La grande difficulté est de capter, penser et synthétiser tout ça sur des panneaux."

Quel est ton rapport à la matière, aux matériaux ?
J’ai senti un départ à partir du moment où j’ai eu des choses à dire. Je me suis demandé comment produire des objets, avec comme conclusion que je pouvais faire de la récupération. Il y a un lien direct, même quand je fais une petite composition. Et je cherche des objets qui me permettront de produire ces éléments. Ces tableaux, je précise, ne cherchent pas à représenter la beauté, mais ont un sens qu’il faut lire entre les lignes.
Excellence, quel espoir pour la rémission des maux du monde ?
L’espoir se caractérise par la prise de conscience de l’homme. A l’étape actuelle, je suis en train de montrer où nous sommes, et quels problèmes nous avons. Je montre bien que si l’homme se replie sur lui-même, on arrête la course du développement pour retourner à l’état de nature. Mon art cherche aussi à donner une direction vers l’espoir. J’ai réalisé un tableau intitulé « Le monde tourne, et s’il se renversait ? », le Nord devenant Sud, et le Sud le Nord. La coopération Nord/Sud, à mon avis, n’est pas sincère. Si le Sud est considéré par le Nord comme étant le dépotoir, la poubelle, et d’autre part comme la source de matière première, j’ai un tableau où le Sud est la poubelle du Nord en même temps qu’un réservoir de matière première. Si aujourd’hui, le monde se renversait, que nous prenions la place de nos partenaires du Nord et vice versa, ce serait une révolution. Tout ça est pour amener l’homme à plus de conscience de lui-même. Tu comprends que le continent africain a été découvert au XVème siècle. A un moment donné, le sud est devenu un cobaye sur lequel tous les essais se sont fait.
Quelle est ta principale préoccupation à l'heure actuelle ?
Ma préoccupation est la suivante : je fais un travail artistique, en quelque sorte du journalisme. Il est question que je sois protégé, parce que je parle de l’actualité, je dénonce sur des supports artistiques. Alors je souhaiterais que mes œuvres, comme moi-même, soyons protégés, que les structures internationales puissent me soutenir et me protéger.
Souvent le fait d’être connu protège-t-il ?
Oui, mais lorsque l’on produit beaucoup, où publier, où exposer, comment se faire connaître ? C’est un enjeu concret.
Comment peut-on te contacter ?
Depuis les années 80, j’évolue avec le Centre culturel français, c’est le plus simple pour me trouver. Demandez Son Excellence Botalatala, Ministre des Poubelles [rires].

Auteur : guillaumedop
Photos : Myriam Asmani

Le centre culturel Français